1820 - 1829
Lettre à Blainville ; 9 août 1826
Valparaiso 9 août 1826
Monsieur
Quoique je n’ai rien à dire qui puisse mériter votre attention et que je regarde comme un péché de vous faire perdre à la lecture de ma lettre un temps précieux pour les sciences naturelles, je me hasarderai cependant à vous écrire quelques détails de mon voyage, ne fut-ce que pour avoir l’occasion de vous témoigner moi-même ma reconnaissance pour les bontés que vous avez eues pour moi quand j’étais en France.
Partis de France le 9 avril nous sommes arrivés à Rio de Janeiro après 46 jours de traversée, nous sommes repartis le 13 juin et 56 jours après nous sommes entrés à Valparaiso. Notre voyage a été comme vous pouvez le voir assez rapide mais surtout fort heureux. En doublant le Cap Horn nous n’avons éprouvé qu’un seul coup de vent qui n’a pas duré douze heures, nous avons même été beaucoup plus contrarié par des calmes que par des mauvais temps, quoique nous soyons allés jusque près du 59° degré de latitude sud la température a toujours été fort douce, le thermomètre n’étant jamais descendu au-dessous de 0. En somme nous avons fait un bon voyage.
Jusqu’ici malgré ma bonne volonté j’ai eu peu de choses soit à noter soit à recueillir en fait d’histoire naturelle. Quelques petits albatros, goëlands en bec en fourreau sont les seuls oiseaux que nous ayons pu tuer. Nous n’avons pas pris de poissons à cause de la rapidité de notre marche et cette même cause m’a empêché de recueillir de nombreux animaux que j’ai vu flotter autour de nous à notre passage en vue des îles malouines. Les seuls poissons que nous ayons pu prendre sont un grand et beau sombre que les marins nomment tazart[1] et un petit requin. Sur le tazart j’ai recueilli des animaux parasites dont je n’ai pu trouver les analogues dans le règne animal. En fait de mollusques j’ai pris deux individus du glaucus atlanticus[2] que leur mauvais état m’a empêché de conserver. Ils m’ont servi seulement à faire quelques observations que je vous soumets parce qu’elles sont contraires à ce que vous dîtes dans votre malacologie. La figure que vous donnez du glaucus atlanticus en représente (à mon avis) la face supérieure et par conséquent les organes de la génération sont à gauche et non pas à droite en supposant comme vous le faites toujours l’animal marchant devant l’observateur. Cette face (supérieure selon ce que j’ai vu) est d’un beau bleu avec des raies semblables à celles que montre votre figure. Celle que je nomme inférieure est blanche argentée et sans nulle apparence de pied, ce qui me fait croire qu’elle est réellement le ventre de l’animal, étant que dans sa position naturelle elle est toujours au-dessous et la face bleue au-dessus. En outre quand je retournais l’animal c’est-à-dire quand je mettais la face blanche en dessus, et celle que représente la gravure de la malacologie[3] en dessous, il se contractait violemment jusqu’à ce qu’il eût repris la position ordinaire. Je suis persuadé que si vous aviez vu comme moi l’animal vivant vous seriez convaincu à voir sa forme la couleur de ses deux faces et ses contorsions dans toute autre position où il montre la face bleue, que cette face est réellement le dos de l’animal. Dans cette position la bouche de l’animal est presque supérieure. Je crois en outre que cet animal respire par la bouche, du moins elle est chez lui dans un mouvement continuel pour avaler l’eau et elle rejette de temps en temps une quantité considérable de bulles gazeuses, mais cela n’est que conjectures tandis que ce que je dis sur la distribution de son dos et de son ventre est pour moi une certitude. Peut-être, novice comme je le suis, me suis-je trompé et je le crains puisque je diffère d’opinion avec vous et avec M. Cuvier qui dit que le glaucus nage sur le dos ce qui est vrai si sa face blanche est son dos. Mais je ne vois pas du tout pour quelle raison on donnerait le nom de dos à une partie qui dans la position naturelle de l’animal est toujours inférieur. En voilà assez peut être trop sur ce sujet. A la première occasion je considérerai encore cela avec plus d’attention et je conserverai les animaux.
En écrivant d’avantage je craindrais d’abuser de votre patience, il me reste à vous remercier de ce que vous avez fait pour moi en me fournissant cette occasion de voyager. Vous m’avez donné par là le moyen de ne plus être à la charge de mon père et je vous en dois une éternelle reconnaissance. Je ferai mon possible pour que vous n’ayez pas à vous repentir de m’avoir confié des fonctions que d’autres rempliraient peut-être mieux que moi mis non pas avec meilleure volonté.
Je suis avec respect votre reconnaissant
Voyageur naturaliste
Paul Emile Botta
Rappelez-moi au souvenir de M. Adolphe[4], je n’ai garde de l’oublier. Car je ne puis toucher ma basse[5] sans penser à nos quatuors. Dites-lui que je suis ici avec de vrais barbares en musique. Ils m’ont écorché les oreilles pendant toute la traversée avec des orgues de barbarie. Il est vrai que je me suis très bien vengé d’eux en leur jouant du Haydn et du Mozart.
[1] Thazard : poisson de la famille des Scombridés apparenté aux maquereaux.
[2] Mollusque gastéropode.
[3] Etude des mollusques.
[4] Adolphe Brongniart (1801 – 1876) botaniste et ami de Botta.
[5] Violoncelle.
Lettre à Blainville ; 24 février 1828
Callao 24 février 1828
Monsieur
J’ai hésité longtemps avant d’avoir la hardiesse de vous écrire, persuadé que les lettres d’un pauvre ignorant comme moi ne peuvent que vous faire perdre des moments si utilement employés pour les sciences. Cependant c’est à vous que je dois le voyage que j’ai entrepris et je croirais manquer à la reconnaissance que je vous dois si je ne vous envoyais pas un petit compte de ce que j’ai fait pour m’acquitter de la tâche que vous m’avez imposée.
Depuis notre départ de France nous avons touché successivement à Rio Janeiro, à Valparaiso, à Payta, à St. Hélène et à Salango. Deux petits ports sur la cote près de Guayaquil, à Masatlan dans le golfe de Californie depuis le port St Francisco jusqu’au cap St Lucas nous arrêtant presque partout où un navire peut s’arrêter, nous sommes venus ici porter un chargement que nous avions pris en Californie et après-demain nous repartons pour Monterey en passant encore une fois à Salango.
J’avouerai franchement qu’à Rio Janeiro et à Valparaiso je me suis abandonné à ma paresse naturelle mais depuis lors je puis dire avec vérité que j’ai fait tout ce qu’il m’a été possible de faire, en Californie surtout, je n’ai épargné ni mon temps ni mes peines pour pouvoir rapporter en France quelques objets qui puissent vous faire plaisir. J’ai eu à surmonter bien des obstacles dont le moindre n’a pas été mon ignorance. Je suis dans un isolement complet, obligé de faire tout moi-même et ayant très peu de place et de moyens de conservation à ma disposition en sorte que je ne puis qu’avec beaucoup de peine suivre vos instructions. Il est vraiment impossible de faire autant tout seul aussi ai-je préféré ne m’occuper de quelques classes d’animaux plutôt que de les rechercher toutes et ne rien rapporter ; en Californie je me suis surtout attaché à faire une collection aussi complète que possible des oiseaux du pays et je ne connais pas dans ce pays plus de quatre ou cinq espèces d’oiseaux que je ne possède pas. J’en ai environ 450. Vous verrez, Monsieur, que je me suis plus occupé de cette classe là que des autres. Ce n’est pas que j’ai été séduit par le brillant des couleurs ni entrainé par le plaisir de la chasse. Les oiseaux de la Californie sont fort peu remarquables sous ce rapport là et j’ai recherché avec autant de soin les espèces les plus communes que les plus rares. Quant au plaisir de chasser ce n’en est pas un pour moi et il a fallu tout le désir que j’ai de vous contenter pour me faire tirer plus de quatre mille coups de fusil depuis mon départ. J’ai recherché aussi des insectes mais ils sont en petit nombre que j’en ai été dégoutté. Les mollusques sont aussi très rares quant aux poissons j’ai mieux aimé garder pour les îles Sandwich le peu de bocaux que je possède dans ce pays-là, l’adresse des naturels me fournira autant de poissons que je voudrais et je crois qu’ils seront plus intéressants que ceux des pays où j’ai navigué jusqu’ici.
Je me suis occupé avec beaucoup de plaisir à la recherche des mollusques parce que votre excellent ouvrage m’a procuré le moyen de m’instruire un peu et cela double l’intérêt que je mets à recueillir. Aussi ai-je déjà dans ma chambre des rangées de bocaux qui font plaisir à voir et dont quelques-uns renferment j’espère des objets qui vous intéresseront. Quand je trouve des coquillages je ne manque jamais d’en mettre quelques-uns dans l’eau de vie avec leurs animaux quelques communs qu’ils soient.
A la mer je ne suis pas oisif. Dans notre dernière traversée je me suis avisé de construire une espèce de filet très fin que je laisse trainer derrière le navire. Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien d’animaux différents j’ai déjà recueilli par ce moyen. Ils sont tous très singuliers et pour quelqu’un qui saurait bien les observer ils seraient je crois bien intéressants. Je continuerai cette recherche avec beaucoup d’assiduité. Elle a déjà été pour moi une mine féconde et je suis persuadé que par ce moyen je rapporterai des objets curieux. Malheureusement la plupart de ces animaux sont très petits et j’ai cherché en vain à me procurer un microscope à Lima. Je tacherai au reste de suppléer par la patience aux moyens d’observation qui me manquent chaque fois que je trouve un animal que je n’ai pas encore vu je l’observe vivant aussi longtemps que je puis et j’en fais tant bien que mal un dessin et une description la plus exacte possible, j’y mets autant de soin que la plupart que j’ai trouvé jusqu’à présent me paraissent très difficile à conserver soit à cause de leur petitesse soit à cause de leur nature gélatineuse. Les mollusques que j’ai pris en mer sont une sorte de petits coquillages transparents de forme très différents les uns des autres mais qui m’ont paru enfermer des animaux semblables à ceux des genres hyale, cymbulie, cléodore, atlante etc. J’ai aussi trouvé cinq ou six espèces d’animaux qui ressemblent aux firoles et aux carinaires mais qui en diffèrent sous beaucoup de rapports. Quelques-uns même me semblent ne se rapporter à rien de ce que vous décrivez dans votre ouvrage. Une grande variété d’espèces de petits crustacés et de méduses sans nombre viennent tous les jours grossir mon journal et ma collection de dessins ; je serais vraiment bien malheureux si quand j’aurai promené mon filet sur la surface de la mer pendant douze ou quinze lieues qui nous restent encore à faire je ne remonte pas quelque chose qui puisse vous faire plaisir.
De Monterey nous irons aux îles Sandwich. Je ne sais si nous y resterons longtemps mais je puis vous promettre que je n’épargnerai rien pour mettre à profit le séjour que nous y ferons ; le capitaine et moi comptons faire quelques petits voyages dans l’intérieur du pays d’ailleurs j’enverrai les indiens chasser, pêcher et recueillir des insectes pour moi. J’ai commencé à apprendre leur langue afin d’être plus à mon aise chez eux. Ceux que j’ai vu m’ont paru de braves gens et surtout bien supérieurs en intelligence aux misérables être qui peuplent la Californie.
Il y avait dernièrement ici une corvette française nommée La Bayonnaise, elle vient de partir pour les îles Sandwich d’où elle doit aller à la Nouvelle Hollande et à Mallicolo dans les Nouvelles Hébrides pour chercher encore le malheureux Lapeyrouse. Quelques-uns des officiers s’occupaient pour leur amusement de recueillir des objets d’histoire naturelle. Je leur ai communiqué vos instructions principalement ce qui a rapport à la Nouvelle Hollande où je n’irai pas, ils m’ont bien promis de vous envoyer des échantillons de ce qu’ils trouveront et en France je leur rappellerai leur parole s’ils venaient à l’oublier.
Je ne sais quel sera le résultat de mon voyage je crains bien que malgré ma bonne volonté vous n’ayez lieu de regretter de ne pas avoir à un autre que moi l’occasion de faire ce voyage mais je pourrai dire au moins que j’aurai fait tout mon possible ; je me suis livré avec d’autant plus d’ardeur aux recherches que vous désiriez que je regarde cela comme un devoir imposé par la reconnaissance. Sans vous Monsieur je serais peut-être encore à la charge de ma famille. Vous m’avez aidé à commencer ma carrière et j’aurais cru être un ingrat si je n’avais travaillé autant que mes faibles moyens me le permettaient à réaliser quelques espérances que vous avez fondées sur mes soins. Je m’estimerai heureux si au bout de mon voyage vous trouvez quelque chose d’intéressant dans la petite collection que je travaille tous les jours à augmenter et qui j’espère exigera un jour quelques nouvelles tablettes dans votre appartement.
Je termine ma lettre en vous priant de me rappeler au souvenir de M. Adolphe. J’espère bien qu’un jour (dans quinze ou seize mois) nous écorcherons encore du Mozart ensemble.
J’ai l’honneur d’être avec respect
Monsieur
Votre humble et obéissant naturaliste
Paul Emile Botta
ne sachant où demeure mon père j’ai pris pour plus de sûreté la liberté de vous adresser le paquet ci inclus en vous priant de le faire parvenir.
1830 - 1839
Lettre à Blainville ; 5 mai 1830
Alexandrie 5 mai 1830
Monsieur
Je suis enfin à Alexandrie sur cette terre d’Egypte que mes rêves de jeunesse avaient embelli par tant d’illusions. J’y trouve à peu près tout différent de ce que je m’étais imaginé mais une chose me console c’est le rétablissement complet de ma santé. Les temps sont dégénérés il est vrai, on ne voit plus de graves pachas à barbes aussi longues que leur guipes, le grand seigneur met des bottes à l’Ecuyère et coupe chaque jour quelques brins de sa noble barbe, mais je me porte bien et il est juste de dire qu’il y a bien compensation. J’ai laissé loin derrière moi la toux et la dyspnée et je me sens maintenant capable d’aller au bout de l’univers.
Notre traversée a été agréablement coupée par un séjour de quelques jours en Sicile. Elle a été du reste monotone et ennuyeuse à cause de sa longueur. Les calmes n’ont pas été pour moi une source d’amusement comme dans mon précédent voyage. La Méditerranée est bien stérile en comparaison de l’océan intertropical. Pas une coquille microscopique, un seul atlante et une seule cléodore dans un espace de six cent lieues ! Je n’ai vu qu’une seule chose intéressante pendant ce laps de temps ce sont six beaux individus d’une espèce de carinaire dont la description convient beaucoup plus à la carinaire vitrée qu’à celle de la Méditerranée. Ils ont été donnés vivants à Palerme au commandant du brick, il les conserve avec soin et m’a promis de vous en envoyer un à son retour en France.
Mais il est temps que je parle de mon projet futur. J’ai renoncé au séjour du Caire trop dispendieux trop fertile en distractions et bien peu intéressant pour un naturaliste qui surtout doit ramasser pour faire de l’argent (Auri sacra fames). Je vais aller dans le Liban pour y apprendre l’arabe et j’espère que vous approuverez ma détermination. Vous savez sans doute que les habitants de ces montagnes sont chrétiens et indépendants, aussi jouit-on chez eux de la plus entière sécurité, on peut aller partout et faire ce que l’on veut sans rencontrer nul obstacle. Etant presque le seul européen parmi des gens ne parlant qu’arabe je serai forcé d’apprendre cette langue. La vie est si bon marché dans ce pays que j’y vivrai un an avec l’argent que j’aurai dépensé au Caire pendant un mois ; enfin je crois que peu de naturalistes ont visité ces montagnes, et elles doivent être riches pour eux. On m’a déjà dit qu’on pourrait y charger des navires de coquilles fossiles ; j’aurai donc à travailler au moins pour cette partie de la science. Toutes ces raisons m’ont déterminé à aller m’établir dans quelque couvent chez les Druses. J’y séjournerai quelques mois, j’y apprendrai l’arabe, m’accoutumerai dans un climat sain à des usages nouveaux pour moi, à une nourriture nouvelle et lorsque j’aurai bien exploré le pays et me croirai assez orientalisé je reviendrai par terre au Caire pour entreprendre ensuite un voyage dans l’Arabie. Je crois le parti que j’ai pris bien préférable à celui de rester au Caire où la société des européens m’entrainerait continuellement dans des dépenses et dans des distractions bien contraires au but que je me suis proposé. J’espère, Monsieur, que vous m’approuverez et que vous fonderez sur mon séjour au Liban des espérances que je ferai en sorte de réaliser.
J’ai interrogé bien du monde au sujet de mon voyage dans le Yemen. Tout le monde me dit que la difficulté est d’y aller par terre parce que les caravanes passent par la Mecque et je ne puis y aller sans me faire mahométan à moins de courir de grands risques. Peut-être sera-t-il préférable d’y aller par mer en allant de ville en ville. Ce sera un moyen de bien connaitre la mer Rouge qui sera je crois plus intéressante pour moi que la Méditerranée. J’ai vu ici des coquilles rapportées de Suez par le consul d’Autriche Mr Acerbi[1]. Quoique presque toutes roulées j’ai pu voir par-là qu’il y aurait des recherches curieuses à faire. J’y ai vu un individu de l’arrosoir aspergillum…. Il y existe vivant et par conséquent je pourrai résoudre un problème curieux au gré de mes désirs.
Mr. Grebart consul de Prusse en cette ville a reçu l’avis de la lettre de crédit dont il est chargé de me payer le montant nous nous sommes arrangés pour la transférer à Beirout en cas de besoin mais j’espère que je ne serai pas obligé d’y toucher d’ici à mon retour au Caire. La vie est si peu dispendieuse dans le Liban que je pourrai probablement y séjourner un an, le visiter dans toutes les parties et faire une excursion dans la Palestine avec ce qui me reste de fonds. Le crédit que vous avez eu la bonté de me donner me servira plus tard. Dieu veuille qu’en attendant je puisse amasser assez d’objets d’histoire naturelle pour payer quelques frais. Je ne négligerai pas non plus d’écrire avec soin toutes mes observations soit scientifiques soit pittoresques et de les rédiger de manière à en former un petit ouvrage qui peut être pourra avoir quelque prix. Je crois seulement que s’il y a lieu il faudra se hâter d’en tirer parti car je fais le voyage du Liban et de la Palestine avec un docteur suédois qui court le monde dans le même but que moi.
Je pourrais allonger ma lettre en déclamant contre cette manie de civilisation qui possède actuellement les Turcs et qui jusqu’à présent ne consiste guère qu’à rétrécir les pantalons et à boire de l’eau de vie comme des Anglais. Il n’y a plus que les chameaux et les bédouins qui aient un caractère national. Mais laissons de côté ce sujet de désolation pour moi. Il vaut mieux terminer que parler de choses qui me mettent de mauvaise humeur.
Croyez, Monsieur, que partout où je serai mon jeune cœur sera plein de reconnaissance pour les bontés dont vous m’avez honoré et les nombreux services que vous m’avez rendus puissé-je un jour les reconnaitre autrement que par des paroles.
J’ai l’honneur d’être avec respect
votre humble et tout dévoué serviteur
P.E. Botta
Rappelez moi au souvenir de Mr. De Roissy et de tous ceux qui s’intéressent à moi.
Les objets que je recueillerai au Liban seront envoyés à Alexandrie et expédiés à Toulon par les navires de l’état. Ils y seront reçus par Mr Olivieri[2] qui s’est chargé de vous les faire passer.
[1] Giuseppe Acerbi (1773 – 1846), explorateur, naturaliste.
[2] Ami de la famille Botta.
Lettre à Blainville ; 10 septembre 1830
Bairout 10 septembre 1830
Monsieur
Je viens de recevoir pour la première fois une lettre de vous et heureusement j’ai une occasion pour répondre de suite. Je me porte parfaitement bien et n’ai plus toussé une seule fois depuis l’Egypte. Je suis certain que dans les pays chauds ma santé sera toujours également bonne et cela m’encourage à voyager.
J’ai reçu avec bien du plaisir vos désidérata sur la géologie. Car je ne me suis occupé d’autre chose depuis mon arrivée au Mont Liban. Il n’y a ni oiseaux ni insectes, rien d’autre chose que des pierres, on me fait cependant espérer que dans la saison des pluies qui va commencer la nature arriérée sera plus variée. Ne trouvant rien à recueillir j’ai employé tout le temps que me laissait l’étude de la grammaire arabe à faire des recherches sur la géologie du canton que j’habitais. J’ai bien de la peine à m’en tirer car c’est une étude entièrement neuve pour moi et je ne sais si j’aurai réussi de manière à satisfaire ces messieurs de Paris. Je suis monté deux fois sur le sommet du Liban nommé le Sannine et j’ai maintenant des échantillons de toutes les couches de la montagne depuis le bord de la mer jusqu’au sommet avec les épaisseurs relatives, les directions et déclinaisons et les fossiles que j’ai trouvé à chaque étage. Je ne peux pas dire que ce travail soit parfait. Le bouleversement de ces montagnes est tel que souvent il m’a été très difficile de me reconnaitre et quelquefois je n’y suis pas parvenu mais peut-être d’autres endroits éclairciront-ils ces difficultés. Je vais aller maintenant à Tripoli d’où je monterai sur l’autre sommet du Liban en faisant le même travail que pour celui-ci ; je reviendrai sur l’autre côté de la chaine dans la vallée de Bequaa et je reviendrai à mon quartier général Antoura[1] en retraversant de nouveau la montagne. Je crois qu’alors j’aurai une idée assez claire de la géologie de cette chaine et je vous enverrai les échantillons numérotés avec soin avec un petit mémoire tel que peut le faire un novice comme moi. Ce sera mon premier envoi, puisse-t-il vous intéresser et par là au moins récompenser un peu ce que vous avez fait pour moi.
J’expédierai à peu près dans un mois la caisse qui renfermera les objets mais à qui l’adresserai-je ? Les occasions pour Toulon sont rares et quelqu’un étant venu dans le Liban en même temps que moi je pourrais perdre la priorité sinon pour la description au moins pour les fossiles s’il y en a d’intéressants. Il m’aurait été essentiel d’avoir un correspondant au lazaret à Marseille et il ne faut pas négliger de m’en procurer un car si on ôte les papiers et les numéros qui enveloppent mes échantillons adieu tout mon travail. Pour cette fois ci j’adresserai mon envoi au consul sarde à Marseille. Il faut que mon père se mette en relation avec lui et que vous-même tâchiez d’avoir quelque connaissance parmi les messieurs de la Santé. J’espère que vous ne négligerez pas de me répondre de suite ; et lorsque vous aurez reçu le fruit de mon travail ne négligez pas de me faire savoir de suite ce que vous y trouvez de bien et de mal ce qui y manque etc. afin que cela me serve de règle par la suite.
Les fossiles sont rares dans la montagne. Les plus beaux sont des poissons. Ils se trouvent dans un endroit par lequel je passerai en allant à Tripoli je vous en enverrai un bon nombre. Il y en a aussi auprès d’Antoura et ils sont différents des autres. J’ai trouvé aussi diverses coquilles fossiles mais généralement mal conservés. Sur le sommet même de Sannine on trouve beaucoup d’oursins mais vous aurez bientôt tous les détails.
Jusqu’à présent j’ai travaillé avec ardeur à l’arabe et je ne me suis pas rebuté l’incroyable difficulté de cette langue. Je lis avec assez de facilité mais quant au langage je ne suis pas arrivé où je voudrais être cela exige plus de temps que je ne pensais.
Pour exécuter sans danger et sans frais mon voyage dans l’intérieur de l’Arabie j’ai pensé à une chose à laquelle je ne me déterminerai cependant qu’après avoir reçu votre assentiment et celui de mon père. J’ai envie de demander une place dans l’armée du Pacha avec une destination soit pour le centre de l’Arabie soit pour le Sennaar et le Cordofan. Je préfèrerais ce dernier pays qui, dit-on, est extrêmement riche en animaux de toute espèce. Je viens d’écrire à Mr. Pedemonti[2] pour savoir si je puis obtenir cela. D’après sa réponse et la vôtre je me déciderai. Les avantages sont la sureté et l’économie puisque je serai payé mais il est à craindre qu’il ne s’agisse de faire un long engagement ce que je ne voudrais pas. Nous verrons.
Je regrette extrêmement de n’avoir pas reçu une lettre de M de Polignac pour les consuls. Elle m’aurait été de la plus grande utilité. Je vous avais aussi demandé un exemplaire de votre malacologie pour pouvoir étudier un par un les fossiles. Je ne l’ai pas reçu, non plus que votre article sur les zoophytes que vous m’aviez promis. Vous me faites désirer maintenant les mémoires de Mr Elie de Baumont[3] car l’étude de la géologie m’intéresse beaucoup et je regrette bien d’être si peu instruit dans ces matières. Outre ces livres il faut tâcher de m’obtenir du gouvernement un exemplaire un exemplaire de l’édition des Séances de Hariri de Mr De Sacy. Si vous voulez vous en donner la peine il vous l’aura quand même il n’y en aurait plus au ministère, rappelez-vous ce qu’il a fait pour le dictionnaire.
Si vous trouvez que cela en vaille la peine j’irai faire pour la chaine de l’Anti-Liban ce que j’ai fait pour celle du Liban.
Il me reste, Monsieur, à vous témoigner combien je regrette d’avoir trouvé ces montagnes si peu fertiles en objets lucratifs. La géologie est bien attrayante sans doute mais ne rapporte rien et les caisses de cailloux coutent plus de transport qu’elles ne valent. Ce qui me console c’est que connaissant votre cœur et l’intérêt que vous portez aux sciences je suis sûr que vous vous croirez payé de ce que vous avez fait pour moi quand même mon voyage n’offrirait que de l’intérêt sans produire de quoi rembourser tous les frais.
J’aurais pu gagner de l’argent ici mais il m’aurait fallu des remèdes et je n’en ai pas. (Car ici les médecins sont obligés de vendre eux-mêmes leurs médicaments). Je crois qu’une dépense à faire qui en éviterait bien d’autres serait de m’envoyer le plus tôt possible une caisse portative bien soignée contenant une vingtaine de flacons pleine de médicaments les plus utiles, une pharmacie ambulante enfin. Si j’avais cela je n’aurais pas dépensé un sou de ce que j’ai et au contraire j’aurais gagné quel qu’argent. Si vous tenez à ce que je visite plus en détail les montagnes de la Syrie et de la Palestine faites encore ce sacrifice pour moi et je vous assure qu’il ne sera pas perdu.
Je finis en vous suppliant de me répondre de suite et en vous remerciant de nouveau pour toutes les marques d’amitié et d’intérêt que vous m’avez données.
J’ai l’honneur d’être avec la plus vive reconnaissance
votre humble et très obéissant serviteur
P.E. Botta
Remerciez Mr de Roissy pour son souvenir et dites-lui que je fais mon possible pour mériter la bonne opinion qu’il a de moi.
[1] Village au nord de Beyrouth. Les Lazaristes y ont installé un couvent et un collège.
[2] Consul de Sardaigne, collectionneur de minéraux.
[3] Elie de Beaumont (1798 – 1874) géologue.
Lettre à Blainville ; 20 mars 1831
Alexandrie 20 mars 1831
Monsieur
Depuis plus d’un mois je suis de retour à Alexandrie pour donner suite à mon projet de m’engager dans l’armée du Pacha, car malgré les raisons détaillées dans votre lettre du 26 octobre 1830 que j’ai trouvée ici je me suis décidé à suivre cette marche. J’avais écrit comme vous le savez à Mr Pedemonti pour lui demander son avis, il a fort approuvé mon projet et m’a écrit au Mont Liban de revenir de suite en Egypte ce que j’ai fait en passant rapidement par la Palestine et le désert jusqu’au Caire d’où je suis arrivé ici en parfaite santé et dans un état d’embonpoint qui a émerveillé tous ceux qui m’ont vu il y a un an arrivant de France. La petite course à travers le désert au lieu de me fatiguer m’a guéri d’une légère atteinte de jaunisse que l’ennui et le dépit de ne pas trouver à Jaffa d’occasion pour aller par mer à Alexandrie m’avait occasionné, je suis maintenant tout prêt à commencer réellement à voyager.
Tous vos raisonnements contre mon projet je me les étais fait d’avance, mais je puis y répondre d’une manière satisfaisante. D’abord je ne perdrai pas ma liberté car on ne prend pas d’engagement et on peut se retirer du service quand on le veut, ce qui est un point fort important. Pour ce qui est des craintes que vous m’exprimez par rapport au caractère du chef, que je ne puis avoir, elles sont très justes mais je vous ferais observer que grâce aux recommandations de Mr Drovetti[1] et au nom de mon père chacun s’empresse de m’obliger et je jouirai d’autant de protection que qui que ce soit. En outre j’aurais le grade de médecin major ce qui fera que je ne dépendrai que du chef militaire qui étant turc s’occupera fort peu de ce que l’on fait et ne l’imaginerai jamais d’avoir de la jalousie à cause d’objets auxquels il ne s’intéresse nullement. Mr. Martini[2], médecin du Pacha, m’a assuré qu’il me ferait obtenir des changements de destination aussi fréquents que la nature de mes recherches peut me la faire désirer. Rien ne s’oppose donc à ce que j’entre au service. Au reste la nécessité m’y force. Ces pays ci ne sont point assez riches en objets rares et curieux pour payer les frais d’un voyage. C’est un point démontré par l’expérience. D’ailleurs les évènements de l’Europe exigent que je me mette dans la situation la plus indépendante possible de la France. La médecine faite en courant est une ressource trop précaire pour que je puisse y compter ; je ne dois donc pas balancer en face des avantages que j’entrevois en rentrant au service du Pacha. Je ne m’y engagerai à rien, je jouirai de plus de sureté et au lieu de bien dépenser je gagnerai assez pour être avant peu en état de vous rembourser ce que j’ai tiré sur vous. C’est encore là pour moi une raison déterminante. Je ne veux pas abuser plus longtemps de votre générosité à mon égard dans des circonstances où la situation de la France peut vous mettre d’un moment à l’autre, et je veux au contraire faire mon possible pour rembourser vos avances sans que pour cela je ne sois dispensé de la plus vive reconnaissance.
Il est donc décidé que je prendrai du service ; mais travailler où ? J’avais d’abord l’intention d’aller sur le Hedjaz mais le pays est si aride que j’ai peu d’espoir d’y faire des récoltes abondantes. D’ailleurs dans ce moment-ci les Arabes se sont de nouveau révoltés contre la domination du Pacha et en y allant je pourrais me trouver enveloppé dans quelque affaire désagréable. J’aime mieux aller au Sennaar, les pluies abondantes qui y tombent pendant une saison, les forêts dont quelques parties sont couvertes me font espérer d’avoir des collections à faire. Je sais d’ailleurs qu’il y a beaucoup de beaux oiseaux sans compter les hippopotames et les éléphants etc. Malheureusement c’est un pays très malsain, dit-on, pour les européens surtout dans la saison des pluies. Mais à cet égard là je vous ferai observer que je défie la chaleur et ma très grande sobriété et mon abstinence de liqueurs fortes me sont des sûrs garants que je me porterai bien sous le soleil de l’Afrique. Il est digne de remarquer en effet que la plupart des Français qui y ont été se sont bien portés tandis que les Anglais et les Allemands qui suivent leurs habitudes nationales y meurent. Au reste si je souffre du climat je me ferai envoyer ailleurs.
Une chose qui me contrarie c’est que le gouvernement n’envoie des expéditions au Sennaar que dans le mois d’août lorsque le Nil est haut. Je pourrais, il est vrai, me faire envoyer dès à présent mais comme c’est une dépense pour le Pacha, Mr Martini ne m’y engage pas. Il me dit d’entrer au service dès à présent pour attendre l’occasion et de m’y faire employer soit au Caire soit ailleurs. C’est cependant une chose que je ne puis faire. Il me répugnerait trop d’être forcé de faire société avec cette foule de bandits européens qui font du Caire une caverne de voleurs. J’aime mieux, s’il faut attendre, aller passer quelque temps à Suez ou au Mont Sinaï, c’est ce que je ferai probablement.
Tels sont mes projets actuels, j’ai cependant reçu de mon père deux lettres dans lesquelles il me dit que si je veux revenir en France vous me prendriez pour votre aide naturaliste au Muséum. Je n’ai pas besoin de vous assurer de ma reconnaissance pour l’intérêt que vous continuez à me porter quoique jusqu’à présent j’ai bien peu fait pour le mériter ; je crois que le meilleur moyen de vous prouver combien je suis reconnaissant est de doubler d’efforts pour me rendre digne de votre bienveillance ; mais pour le moment je ne puis pas accepter votre offre. Je crains d’abord pour ma santé si je retournai en France. En outre je ne veux pas retourner sans avoir gagné les frais de mon voyage. Car il répugnerait à tous mes sentiments d’avoir l’air de voyager aux yeux d’autrui et de revenir après une promenade sans avoir rien fait pour la science. Vous comprenez ma délicatesse et j’espère que vous m’en saurez gré. Lorsque je pourrais rentrer en France chargé de dépouilles de l’Afrique, cette terre fertile en monstres, lorsque je pourrais croire que mon voyage n’a pas été inutile alors je pourrais accepter s’il est encore temps la place que vous m’offrez ; je serais peut-être alors plus en état de la remplir.
Vous avez déjà dû recevoir les objets que j’ai pu recueillir au Mont Liban avec les observations que je vous annoncées. Dieu veuille que cela soit arrivé en bon état et que rien n’ait été bouleversé ni dilapidé dans cet infernal lazaret de Marseille. J’espère que mon travail pourra contribuer à fixer les idées des naturalistes sur la chaine du Liban car j’ai vu avec plaisir que j’avais suivi précisément la marche que vous m’indiquez dans votre lettre. Je n’ai pas besoin de vous répéter que j’attends de vous des observations et des corrections détaillées, pour que cela me serve de règles par la suite. Je puis dès à présent en faire une : j’ai qualifié d’encrines[3] des pierres [mot illisible] que j’ai trouvées à Antoura et que je ne connaissais pas. L’erreur n’est pas de moi et je me dépêche de la corriger.
Depuis que j’ai quitté le Liban je n’ai fait que courir et j’ai traversé trop rapidement la Palestine pour y avoir pu faire quelques observations. C’est un voyage que je referais certainement plus tard. J’espère alors pouvoir aller jusqu’à la Mer Morte, ce qu’il était très difficile de faire lorsque je suis passé à Jérusalem.
Suite de la lettre du 20 mars 1831
Comme mon voyage au Sennaar est à peu près décidé envoyez-moi si vous le pouvez sans vous gêner la carte la plus moderne de l’intérieur de l’Afrique, celle qui passe pour la meilleure en y faisant joindre par quelque amateur de géographie (mais surtout que ce ne soit pas Mr Jomard[4]) des desiderata sur les principales questions que je puis être à même de répondre. Une nouvelle boussole pour lever des plans avec une instruction sur cet [mot illisible] me serait très utile. Si j’en avais eu une j’aurais pu joindre à mes observations sur le Liban une petite carte qui aurait aidé à me comprendre. Je désire beaucoup votre malacologie[5] et vos articles sur les zoophytes. S’il y avait quelque petit ouvrage sur les caractères minéralogiques des diverses roches tachez de me l’envoyer. Je crois me rappeler que Mr Brongniart[6] a publié un article sur ce sujet. Un objet essentiel est une petite boite de réactifs pour connaitre la nature des minéraux. Tous ces objets sont peu couteux et me seraient précieux dans les pays que je vais visiter.
J’ai déjà tiré sur vous environ 2,000 francs dont j’ai encore la plus grande partie. J’avais pris cet argent par petites portions pour que cela fut moins onéreux pour vous mais le négociant a fait un seul de tous mes reçus, ce qui vous obligera à payer en une seule fois plus de 1500 frs mais c’est le dernier argent que je prendrai sur vous. Dorénavant je n’en aurai plus besoin et si je juge à propos de prendre une somme plus forte que celle que j’ai ; pour [mot ill.] dans le Sennaar aux circonstances imprévues je la prendrai sur le crédit que m’a ouvert Mr Drovetti. L’argent que je vous dois j’espère avant peu pouvoir vous le rendre et je désire que vous gardiez celui vous pourrez retirer de ce que j’ai envoyé et de ce que j’enverrai. Il ne faut cependant pas vous attendre à revoir de moi un envoi avant un temps assez long à moins que je n’aille à Suez où je pourrai recueillir beaucoup de coquilles et de madrépores. Vous avez réfléchi que le Sennaar est à plus de 400 lieues d’ici et que les communications sont rares et difficiles. Peut-être n’enverrai-je rien seul et préférai-je porter tout avec moi à mon retour. Ce sera je crois plus sûr. Dorénavant si je fais des envois je les ferai par Toulon mais il faut que je sache si Mr Oliveri ou Mr Littardi y sont toujours et à leur défaut à qui dois-je adresser mes caisses.
Voilà à peu près tout ce que j’ai à vous écrire dans ce moment ici. Par la première occasion j’espère vous annoncer mon départ définitif car je commence à m’ennuyer beaucoup ici à ne rien faire, mais les retards ne dépendent pas de moi. Soyez sans inquiétude sur mon compte je me porte parfaitement et je supporte la fatigue sans en souffrir. Ma sobriété me garantit qu’au Sennar je n’aurai jamais la dysenterie quant aux fièvres j’ai du sulfate de quinine ainsi Allah kerim. Il y a, soyez en sûr, une grande différence entre moi et les mauvais sujets pourris de vérole et brulés d’eau de vie qui forment la presque totalité de médecins et des instructeurs qui vont mourir dans la Nubie et l’Egypte.
Je vous remercie de nouveau et de tout mon cœur pour l’offre que vous m’avez fait faire par mon père. Puissé-je être un jour à même de vous prouver autrement que par des paroles ma reconnaissance.
Mon compagnon de voyage qui retourne en France par la même occasion que cette lettre vous portera une petite caisse contenant quelques insectes d’Alexandrie et quelques animaux du Liban et la seule gerboise que j’ai pu me procurer car ce n’est pas la saison.
[1] Bernardino Drovetti (1776 – 1852) consul de France en Egypte et collectionneur.
[2] Lorenzo Martini (1785-1844)
[3] Fossile marin.
[4] Edme François Jomard (1777 – 1862) ingénieur-géographe, co-fondateur de la Société de Géographie. On verra dans plusieurs de ses lettres que Botta voue une détestation à Jomard.
[5] Manuel de malacologie et de conchyliologie, 1825, Levrault, Paris.
[6] Alexandre Brongniart (1770 – 1847) géologue.
Lettre à Blainville ; 1er août 1831
Le Caire 1er août 1831
Monsieur
Je suis toujours au Caire dépensant bien malgré moi de l’argent que j’aimerais mieux employer autrement et fort ennuyé des délais inévitables qui m’y retiennent, j’attends toujours ma destination. J’espère cependant que dans une quinzaine de jours je me mettrai en route pour le Sennaar, je crains bien par conséquent de partir avant d’avoir reçu une réponse de vous relativement aux objets que je vous avais envoyés. Il m’eut été cependant bien agréable de savoir si vous avez trouvé au moins moralement quelque compensation pour les dépenses que je vous ai occasionnées ; votre silence me fait craindre le contraire, et il m’est d’autant plus pénible que je sais par une lettre de mon père que vous avez reçu mon envoi et que les occasions de m’écrire ne manquent pas. Tous les jours il arrive des navires de France et nous avons les journaux de Paris jusqu’à la fin de février. Comment se fait-il que ni vous ni mon père ne m’ayez pas écrit lorsque vous savez que je suis sur le point d’entreprendre un long et pénible voyage. Rien ne peut me faire plus de peine que ce silence qui me laisse penser que vous êtes mécontent de moi.
Le même navire qui portera cette lettre en France portera aussi une caisse de coquillages que j’ai recueilli à Suez et à Tor[1]. Elle sera donc en quarantaine quand vous recevrez cette lettre. Je l’enverrai comme mon précédent envoi à Mr Pagano[2] à Marseille qui vous l’expédiera. J’ai cherché avec bien de soin l’arrosoir à Suez mais je n’ai pas eu le bonheur d’en rencontrer un seul. Peut-être quelques autres coquilles vous feront-elles plaisir.
A Suez j’ai fait la connaissance du fier Mr Rüppel[3] qui travaille toujours beaucoup mais qui semble croire qu’après lui il n’y a personne au monde capable de faire quelque chose. Nous verrons bien.
Lorsque je serai parti il me sera à peu près impossible de recevoir de vos lettres ni celles de mon père. Si vous ne mettez pas plus d’empressement à m’en envoyer. De mon côté vous devez concevoir qu’il me sera difficile de vous envoyer de mes nouvelles car les occasions ne sont pas communes. Ne vous inquiétez donc pas si vous restez longtemps sans entendre parler de moi ; ne vous impatientez pas non plus si vous ne recevez pas de moi des envois fréquents. Envoyer quelque chose du Sennaar au Caire c’est vouloir le perdre. Je garderai tout avec moi et l’apporterai moi-même lorsque je reviendrai c’est le seul moyen de ne pas s’exposer à perdre le fruit de beaucoup de travail.
Ayant été obligé de faire acheter à Alexandrie divers objets dont j’avais besoin j’ai tiré sur vous environ 225 francs. J’espère que les coquilles que je vous envoie paieront au moins cela.
Je ne puis vous dire combien de temps je compte rester au Sennaar pour y voir les deux saisons il faut au moins 18 mois ce qui joint à trois mois de voyage pour aller et autant pour revenir fait environ deux ans, c’est ce qui parait le plus probable. Cependant si je ne souffre pas du climat il serait bien possible que j’y reste un an de plus afin de ne pas me trouver sans argent à mon retour en France. Cela est bien long mais la nécessité !!! Dans le cas où mon père désirerait que je revinsse plus tôt il n’est pas nécessaire de me l’écrire au Sennaar ce qui couterait une perte de temps considérable mais il faudrait écrire à Mr Mimaut[4] qui demanderait de suite mon rappel au conseil de santé au Caire.
N’ayant rien de plus à vous dire pour le moment je finis en vous exprimant de nouveau mes regrets sur votre long et triste silence et en vous réitérant l’assurance que je ferai tout ce que je suis capable de faire pour répondre à votre intérêt et à votre confiance.
[1] El-Tor dans le Sinaï.
[2] Comte de Pagano, consul général de Sardaigne à Marseille.
[3] Eduard Rüppel (1794 – 1884) naturaliste allemand.
[4] Jean-François Mimaut (1774-1837) consul général en Egypte de 1829 à 1836.
Lettre à Disraeli ; 3 décembre 1831
3d décember 1831
My dear Sir
Such is life! When you left Cairo I was almost ready to start for Sennaar, since that time a thousand impediments have crossed my way and obliged me to stay in this cursed place where nothing save smoking and fine dresses is worth living. Now at last I hope to begin my long wished for journey; but I cannot leave Cairo without writing a last adieu to you whose short acquaintance has left me the desire of having it uninterrupted in spite of time and distance, though I have too many reasons to believe that in England, amidst the bright world of fashion, drawn to forget fulness by its intoxicating pleasures, or by the thundering noise of the conflict between your falling aristocracy and your rising Sans culottes, you will not remember a poor wanderer lost in the remote deserts of Africa. Nevertheless, I try the experiment if it proves ineffectual, if no answer comes, I shall say Allah Kerim, God is great! And reluctantly shall I add that one more grief to the innumerable regrets which every one must bear in that best of all worlds.
After your departure nothing worth notice has happened in Cairo, except cholera morbus, and my life here should have slidden away in the most tedious monotony, had I not been attached by a severe dysentery (fruit luncheons proved fatal at last) and twice by intermittent fevers, which I soon got rid of, thank God and the proper remedies. Now I am in a very good bodily health; but my soul, if I have one, is as sick as ever. I am always tired of myself, disgusted with the world where nothing is certain but misery and longing without any hope after what cannot be obtained, the word of that great secret of Creation and existence. The common comfort of conversation has been almost entirely lost to me since you left us, for I seldom go out my room where I spend days in raving and nights in enjoying the delights of opinion, that great soother of pains. I tried sometimes to go at Galloway’s, but it is now a desert for me. He is a married man now and you know what a difference it makes in one’s behaviour towards strangers. Smoking it is true goes on as before, but oh shame! They drink european coffee in european cups; and no more of that laissez-aller which the presence of women forbids (though Mr. Studdart used to come as before with naked feet) no more legs carelessly stretched over the Divan, no conversations about the old story, these poor injured great men, or against cant and superstitions. Generally Mr. G. falls asleep a little sooner now than before; then Mrs. G. retires to her own room and you remain there alone with your pipe.
But enough upon this; I must fulfil a duty, that of thanking both you and Mr. Clay for the token of friend ship which you had the kindness of sending to me from Alexandria. I should be very glad if it was ever in my power to return to you the pleasure it gives me every day; as I have nothing else now but my hearty thanks to offer you, accept them and believe that at any time or any place where chance may send me, I shall never forget our evenings in Cairo, and shall always be happy if you give me leave to call me.
Your faithful friend
P.E. Botta
P.S. I do not write to Mr. Clay because I do not know if I can direct a letter to him at Portland or Albion Club, but when you see him give him, I pray you my best remembrances.
If you feel inclined to answer me, send me your letters in Alexandria at Mr. Mimaut’s the French consul general who will forward them to Sennaar where they should be for me not only a pleasure but a consolation. Adieu remember me and be happy.

Lettre à Blainville ; 4 décembre 1831
Le Caire 4 décembre 1831
Monsieur
Je dérobe un moment aux préparatifs fort ennuyeux d’un départ pour vous donner encore une fois de mes nouvelles avant de me mettre décidément en route après des retards désespérants je suis enfin venu à bout des difficultés et demain je m’embarque en parfaite santé et plein d’espérance pour l’heureux succès de mon voyage.
J’ai reçu votre lettre en réponse à mon envoi ainsi que deux autres que vous avez écrites à mon père et qu’il m’a communiquées. Pour la première fois j’ai vu avec bien de la satisfaction que vous avez trouvé quelque intérêt dans ce que je vous ai envoyé. Je regrette seulement que vous ayez fait imprimer le mémoire[1] que j’y avais joint et qui n’ayant jamais été destiné à être public ne méritait certainement pas l’honneur que vous lui faites. Je regrette aussi que vous n’ayez pas eu le temps de répondre plus en détail aux diverses demandes que je vous avais faites. Je suis encore par exemple dans la même ignorance qu’auparavant sur la nature du terrain que j’ai eu lieu d’observer au Mont Liban, et si je l’eusse su c’eût été pour moi un point de comparaison pour d’autres. J’aurais bien désiré aussi savoir si parmi les poissons fossiles que vous avez reçus vous avez pu déterminer quelques espèces et si elles étaient intéressantes pour vous qui vous vous êtes occupé de cette partie de l’histoire naturelle. Enfin Dieu est grand ! Nous parlerons de tout cela à mon retour. Grace au peu d’argent que vous avez pu tirer de mes petits envois je désire qu’il soit employé en entier à l’exécution partielle de la dette que j’ai contracté envers vous. Je crois vous avoir déjà écrit à ce sujet. Je regrette seulement que les pays que j’ai visité jusqu’à présent ne m’aient pas offert plus de ressources.
Je vous ai déjà écrit qu’il me serait impossible de rien envoyer du Sennaar en France à cause des difficultés de la route et plus encore à cause du caractère des individus auxquels je serai obligé de confier ces envois. Si vous connaissiez Le Caire vous approuveriez ma prudence à cet égard-là. J’aime mieux rapporter tout à la fois moi-même afin de surveiller le transport, c’est l’unique moyen de faire arriver ce que j’aurais récolté.
Je resterai probablement deux ans à Sennaar ce qui avec le voyage pour aller et revenir fait environ deux ans et demi, c’est un peu long mais mes observations en seront plus complètes et j’amasserai un peu d’argent pour payer ce que je dois. D’ailleurs l’état de l’Europe n’est pas tel qu’il m’engage à y retourner promptement. Les choses ne peuvent pas y demeurer telles qu’elles sont en dépit de tous les efforts que l’on fait pour maintenir la paix. Si, comme je le crains, les choses se brouillent tout à fait j’attendrai soit à Sennaar soit ailleurs la fin du tumulte. Au moins ici il fait chaud et ma santé ne peut pas encore s’accommoder du froid qui me fait toujours, au moral comme au physique, une impression funeste. Ceci me mène à vous remercier de nouveau de tout mon cœur pour l’offre que vous m’avez faite d’un emploi auprès de vous. Ce serait certainement le plus agréable que je puisse avoir mais outre que je ne me sens pas en état de le remplir convenablement, n’ayant, et je parle franchement, que des connaissances trop superficielles, je suis sûr qu’au bout d’un an de séjour à Paris je mourrais phtisique ou fou mélancolique. Je retournerai en France après ce voyage pour embrasser ma famille et mes amis mais je vous avoue que l’idée de m’y fixer me fait trembler. L’épreuve que j’en ai faite à mon retour de mon voyage autour du monde n’est pas de nature à m’engager et à tenter une autre. Je vous supplie, Monsieur, si vous continuez à me porter l’intérêt que vous m’avez toujours témoigné renoncez à l’idée de me retenir, ce serait me rendre service qu’en approchant le terme de cette triste existence. J’espère prouver par ce voyage ci que les avances que l’on m’a faites ne l’ont pas été emportées et ce sera un nouveau titre pour que l’on m’aide une autre fois ; si vous voulez je continuerai à voyager de cette manière pour rendre service aux sciences. De toute autre chose je suis réellement incapable. Pardonnez-moi cette lettre, je ne vous parlerais pas ainsi si je n’étais pas habitué à trouver en vous un ami dans lequel j’ai placé toute ma confiance mais, en vérité à part, j’ai dans l’esprit une inquiétude, un dégout que je ne puis exprimer et qui me dévorent lorsque je reste en place. Je n’ai trouvé que dans les voyages un peu de repos moral ; lorsque j’ai faim ou soif, lorsque je suis fatigué je ne parle pas aux misères de ce monde et je concentre mes forces pour résister au mal physique au lieu de lâcher la bride à mon imagination vagabonde et de ses inexplicables secrets, ce qui ne manque jamais d’amener en moi un abattement et un désespoir qui finiraient pas à des actes de fou.
Je finis en vous priant de nouveau de me continuer votre intérêt et votre bienveillance ; quelle que soit la manière dont vous voudrez disposer de moi à mon retour en France je serai toujours pénétré de la plus vive reconnaissance pour tout ce que vous avez fait pour moi.
Ne communiquez pas je vous prie la fin de ma lettre à mon père cela ne servirait qu’à lui faire de la peine.
[1] Bulletin de la Société Géologique – Tome 1er – Mémoire n°8.
Lettre à Carlo Botta ; 2 février 1832
Isamboul[1] 2 février 1832
Mon cher papa
Je profite d’une occasion pour te donner encore de mes nouvelles, car je ne sais pas si je pourrais t’écrire avant mon arrivée à Dongola[2]. Je me porte très bien et commence à trouver mon voyage plus agréable parce que le pays est très intéressant. Je me suis arrêté ici un jour pour visiter le temple creusé dans la montagne, c’est à mon gout ce qu’il y a de plus beau en Egypte. Rien dans la sculpture grecque n’égale la beauté des quatre colosses assis à la porte. J’ai passé avec bien du plaisir une journée à les admirer.
Depuis Assouan j’ai eu la compagnie de Mr Lebas[3] l’ingénieur qui a embarqué l’obélisque de Luxor. C’est lui qui fera passer cette lettre. Demain probablement je serais à Ouadi Halfa[4] où je dois quitter le Nil pour quelques temps. Je suis toujours plein d’espérance pour le succès de mon voyage et je désire que Mr de Blainville ne s’impatiente pas.
Le bonjour à Champmartin[5] et mes autres amis et envoies moi ma basse bien emballée.
[1] Abou Simbel
[2] Dunqula au Soudan.
[3] Apollinaire Lebas (1797 – 1873) ingénieur.
[4] Wadi Halfa au Soudan.
[5] Callande de Champmartin (1797 – 1883) peintre et ami de Botta. Auteur de son portrait conservé au Louvre.
Lettre à Disraeli ; juillet 1832
Sennaar July 1832
My dear Sir
Our acquaintance at Cairo has been so short, our countries characters and stations in life are so different that I can hardly think that you still remember a man whose friendship cannot be as precious to you as yours is to him. Nevertheless I keep my word in writing to you and I feel some delight in doing so because it brings back to my memory many hours and days the most pleasant perhaps that I have enjoyed in these countries.
I am now settled in Sennaar. It was formerly a great city but it is quite ruined now as are all the possessions of our friends the Turks. My voyage hitherto has been very long and tedious as the country which I have travelled over is but the same uninteresting trait of plains of which you can have an idea by what you have seen in Egypt. It is exactly the same here and it should be difficult to fancy something more dull and horrid to the sight than the boundless horizon which surrounds me. The inhabitants are more picturesque. Their dress look very much like the toge of the romans and their way of wearing it is almost the same. They are besides a very stout and handsome kind of people and there is some pleasure in looking at them when they walk majestically as they use to do, or ride their huge dromedaries with a little black sword bearer behind them. As for the women, for we must always come to that, some of them are beautiful. Their hair dresses should be deemed pretty even in Europe; but above all they have here an artificial quality which, pour un homme blasé, gives them all the charms of novelty. When young they shut them (don’t blush, I shall be as chaste as possible) by a surgical operation and regular cicatrisation which insures their virginity against the most rash attempts. They remain so till the day or rather night of their wedding which to be completed requires again the aid of the knife with which a way is made exactly as we cut off a piece of a melon to know if the inside is good. The happy husband ascends then the breach and gets in through blood and shrieks; what do you think of that? Is it not worth coming to Sennaar? When what asked the reason for such strange proceedings they say that it looks more pretty afterwards as it preserves no more the good old natural form but takes a round one, the most perfect to be sure according to the mathematicians. Besides it becomes less liable to getting loose (God bless them for the invention) but that is nothing for them because when that the case they take again the knife and shut it a little more never mind the pain provided it has the wanted degree of tightness.
Now my dear Sir, I must leave that subject though a very funny one. By this time you have breathed the air of England and I do not know the effect it may have produced upon you. If I have been beyond the rules, I pray you, pardon me and remember that if [mot ill.] have so many tedious books of travels it is because the travellers [mot ill.] say things as they are but keep concealed the very things which ought to be known if we want to have at last a true description of the species.
This letter is long enough and I must put an end to it but before I will thank you again as well as Mr. Clay for the works of L. Byron they are here my only moral enjoyment and I can say my only society.
With my best wishes for your happiness I remain yours truly P. E. Botta
My compliments to Mr. Clay who, I hope, still remember me. Write to me at Alexandria as you have promised to do.

Lettre à Blainville ; septembre 1832
Sennaar 24 rebiel akhar 1248
Fin de septembre 1832
Monsieur
Avant de ne rien décider sur ce que je veux faire c’est un devoir pour moi de vous consulter. J’étais résolu à retourner promptement au Caire, lorsque j’ai reçu une lettre de Mr. Linant¹ choisi par la Société de Géographie pour faire un voyage aux sources du Nil blanc dans laquelle il m’offre d’aller avec lui et m’annonce qu’il a demandé au Pacha l’autorisation de m’emmener si le voyage me plait. Je suis sans fortune, sans espoir de mener jamais une existence bien agréable et je suis si ennuyé, si dégouté de tout que si je n’écoutais que mon inclination j’irais avec Mr. Linant avec le plus grand plaisir. Je lui ai donc écrit en conséquence mais en lui marquant qu’il y a deux obstacles à mon départ. Le premier est le consentement de mon père que je désirerais avoir ainsi que le vôtre. Le second est la crainte que j’ai de donner dans un piège tendu par Mr. Jomard et consorts. En effet Mr. Jomard sans m’écrire à moi, sans écrire à Mr. Linant, sans parler à mon père qu’il connaît, a écrit à un certain Sheikh Refaa au Caire que la Société de Géographie verrait avec plaisir que j’accompagnasse l’expédition et c’est en partie par suite de cette insinuation indirecte que Mr. Linant m’a demandé au Pacha. Pour parler franchement cela m’a l’air d’un guet à pens pour m’engager dans l’expédition et se parer ensuite de mes dépouilles. Aussi ai-je écrit à Mr Linant que la condition sine qua non de mon départ avec lui était que tout ce que je ferai ou rapporterai en fait d’histoire naturelle m’appartient en propre et que je serais libre à mon retour d’en disposer comme bon me semblerait. Comme je n’ai rien à attendre de la Société et que je ne prétends rien d’elle je ferais une sottise de me risquer si j’avais à craindre que le fruit de mon voyage ne passât dans ses mains pour être publié par des individus de son choix. Je me souviens d’ailleurs trop bien de tout ce que je vous dois pour ne pas vous offrir tout à mon retour ; c’est pour vous que je voyage et je ne veux rien avoir à faire avec ces savants géographes de cabinet qui cherchent à se faire un nom en envoyant des gens se faire tuer dans le pays certainement le moins intéressant à connaître qu’il y ait sur la terre.
Cette condition-là bien établie j’ai cru pouvoir dire à Mr Linant que je pourrais prendre avec lui l’engagement de publier dans son voyage ce que mes collections offriraient d’intéressant pourvu que ce fut vous ou moi ou quelqu’un d’autre de votre choix qui publiât et nous verrons à la discussion des [chances] rassurantes du voyage. Je crains qu’il ne vous effraye plus que de raison. Mr Linant est mon ami, je le connais pour être un homme courageux mais prudent et parfaitement propre à voyager dans ce pays ci. L’expérience que je viens de faire du climat m’a convaincu que j’ai moins à en redouter que celui de Paris ; quant aux craintes de la part des habitants, nous n’aurons je crois à faire qu’à des idolâtres qui partout sont généralement moins à redouter que les musulmans. En outre je crois que si le voyage de Mr Linant n’a d’autre but que la découverte des sources du Nil blanc nous n’irons pas loin. Quiconque verra ce fleuve de ses eaux, la nullité de son cours d’eau dans la saison sèche, l’époque de ses crues se convaincra bientôt qu’il n’a pas de sources mais que c’est le trop plein de quelques lais ou marais peu éloignés.
Au reste avant de prendre une résolution définitive j’ai besoin de voir Mr Linant, de savoir jusqu’où il se propose d’aller et si en outre le Pacha me conservera mes appointements pendant le voyage. En attendant j’ai écrit au Caire pour demander que l’on envoie quelqu’un à ma place afin d’être libre ou d’aller avec Mr Linant ou de retourner en France qui sait si le sort incertain de l’Egypte n’apportera pas bien des obstacles à l’exécution du voyage.
Dans six semaines environ je partirai pour le Fazogl. J’ai bien besoin de voyager un peu pour me dégourdir car depuis près de deux mois je ne fais rien du tout ayant été malade au commencement de la saison j’ai cru pourtant de ne pas m’éloigner de Sennaar et d’interrompre la chasse jusqu’au moment où le vent du nord que nous attendions de jour en jour nous ramena la santé. Il fait, je vous assure, à présent un soleil dangereux, je ne puis sortir sans avoir mal à la tête.
Mon père m’annonce la mort de Mr Cuvier et celle de Casimir Perrier celle-ci parait avoir été suivie de nouveaux bouleversements et l’on m’écrit du Caire qu’il y a eu à Paris de sanglants divertissements. Comment tout cela finira-t-il ?
Je finis, Monsieur, en vous priant instamment de me répondre à l’objet principal de ma lettre et cela le plus tôt possible car Mr Linant sera je pense promptement à Cartoum.
¹ Linant de Bellefonds (1798-1883) explorateur, ingénieur en chef des travaux publics en Egypte.

Lettre à Blainville ; 4 janvier 1834
Alexandrie 4 janvier 1834
Monsieur
Il y a longtemps que je ne vous ai écrit et je n’ai pas d’autre excuse que la parfaite inutilité de mes lettres n’ayant rien de bien intéressant à vous dire et mon père ne manquant pas des nouvelles de ma personne et vous en faisant part toutes les fois qu’il en reçoit vous devez savoir que je suis de retour de mon très long très ennuyeux et très infructueux voyage. Je ne tarderai pas à m’embarquer et à aller à Paris vous en offrir les résultats. Je crains que vous ne soyez désappointé comme je l’ai été moi-même m’attendant à trouver à Sennaar plus de richesses qu’il n’y en a. Je crois qu’il n’y aura d’intéressant pour vous dans ma collection que les animaux de l’étérie, et peut-être quelques chauves-souris. Mr Rüppel ne les ayant pas rapportés de son voyage dans ce pays. Quoiqu’il en soit s’il n’y en a pas davantage ce n’est pas ma faute.
Je suis bien incertain sur ce que je dois faire à mon arrivée en France. Je regarde mon séjour dans ce beau pays comme impossible car je ne puis supporter le froid la boue et la pluie. Il me faudra donc voyager encore mais, outre que mon père ne le verra probablement pas avec plaisir, comment faire pour exécuter d’autres voyages lorsque je ne rapporte que tout juste de quoi payer mes dettes que j’ai contractées pour faire celui-ci. Où aller en outre ? Je tiens toujours à mes chères iles de l’Océan Pacifique et je regarde toujours the great water comme la seule mine intéressante maintenant à exploiter. Mais d’un autre côté je me suis habitué aux mœurs et aux usages des Arabes. Je sais leur langue et ce serait dommage de perdre maintenant ces petits avantages qui m’ont coûté du temps et de l’argent. Pour en venir au but je vous dirai que conjointement avec Mr Fresnel[1], jeune et savant orientaliste que j’ai connu au Caire, j’ai formé le projet d’aller faire un tour dans le Yemen, si le Pacha d’Egypte s’en empare et s’y établit comme il en a l’intention. Je regarde ce pays comme très curieux sous tous les rapports et je crois que vous pensez comme moi. D’ailleurs la mer Rouge et le golfe Persique contiennent encore bien des richesses et à tout prendre je pourrai au moins faire quelques observations géologiques auxquelles j’ai l’intention de me rendre plus propre pendant mon séjour en France. Mais il est inutile de parler de tout cela maintenant cela ne pouvant être décidé qu’avec vous et avec mon père.
J’oubliai de vous donner des nouvelles de ma santé. Elle est assez bonne à présent et depuis quelques jours. La fièvre qui m’avait repris ici est passée mais je crains qu’elle ne revienne comme elle a déjà fait sept ou huit fois depuis mon départ de Sennaar.
Comme je ne suis pas certain encore d’aller en France par Marseille je vous expédierai ma collection par la première occasion ne voulant pas être obligé de la porter avec moi à travers une portion de l’Italie. On me conseille en effet d’aller par Livourne, ce à quoi je me déterminerai peut-être ne fut-ce que pour avoir à Turin l’occasion de remercier Mr Drovetti auquel ainsi qu’à vous j’ai dû les moyens de faire mon voyage. Cela en outre me ferait passer dans un climat doux la quarantaine ce qui n’est pas indiffèrent pour un être exotique comme moi.
[1] Fulgence Fresnel (1795 – 1855) Voyageur, orientaliste, consul à Djeddah et ami de Botta.

Lettre à Disraeli ; 30 avril 1834
Lazaret de Marseille 30 avril 1834
Mon cher Mr Disraeli¹
Quelques jours avant mon départ de Sennar j’ai reçu de vous une lettre qui dans l’état de tristesse où je me trouvais alors a été pour moi un plaisir et une consolation. Si je n’ai pas répondu plus tôt ce n’est ni par oubli ni par négligence, mais comme je revenais en France ma lettre serait à peine arrivée avant moi. Maintenant que nous sommes rapprochés d’un millier de lieues je profite des loisirs du lazaret pour me rappeler à votre souvenir.
J’ai beaucoup souffert dans mon voyage au pays des noirs, la dernière année surtout des maladies continuelles m’ont réduit à un état d’abattement qui me serait devenu funeste si je n’avais réuni ce qui me restait de forces pour partir. J’ai gardé la fièvre jusqu’à Alexandrie mais elle m’a quitté, la craignant sans doute la traversée à mon passage au Caire je n’ai plus trouvé Mr Galloway et j’ai passé plus d’une fois tristement devant sa maison en pensant à nos douces soirées type de ci bien être inexprimable que les turcs appellent le keif. Je n’en ai plus que le souvenir maintenant. Depuis mon arrivée ici je commence à être assiégé par les soirées et les tracasseries, fruits amers de notre civilisation. Aussi mes regards se portent-ils en arrière avec un vif regret. S’il plait au destin je retournerai dans l’Orient et je mourrai sous les rayons de son brillant soleil. Mes os ne pourriront pas dans la fange d’un mesquin cimetière mais blanchiront sur le sable d’un désert si chaud, si sec, si propre. En attendant cet heureux sort il me serait bien agréable de renouer mes relations avec vous. Si vous venez à Paris faites-moi savoir où vous êtes afin que je puisse aller vous voir. Sinon faites-moi le plaisir de m’écrire. Je ne sais pas encore où je demeurerai mais vous pouvez m’adresser vos lettres chez mon père Place St Sulpice N°8. Permettez-moi d’espérer que quoique wine soit still exciting and women still beautiful vous trouverez un moment à perdre en ma faveur.
Je ne vous écris pas en anglais car j’ai presque oublié le peu que j’en savais et d’ailleurs vous m’entendrez tout aussi bien. Mais comme je tiens beaucoup à ne pas oublier tout à fait votre langue dont j’aime la littérature plus que toute autre dites-moi le titre de votre roman métaphysique pur que je puisse me le procurer et recommencer par là à me mettre au courant.
¹Lettre en français conservée à la bibliothèque de l’Université d’Oxford.

Lettre à Blainville ; 15 février 1836
Le Caire 15 février 1836
Monsieur
J’ai enfin terminé tous mes préparatifs et je pars demain pour Suez où je vais commencer sérieusement à travailler. J’aurais pu partir quelques jours plus tôt mais j’ai préféré attendre pour ne pas me trouver sur la route avec la caravane des pèlerins de la Mecque. Ce sont de dangereux voisins dans le désert. Je me porte parfaitement et suis en parfaite disposition. La société publique est aussi assez bonne. Il y a cependant quelques cas de peste mais jusqu’à présent elle n’est pas épidémique.
Comme je vous le disais à Paris je suis obligé d’aller passer quelques mois au Mont Sinaï pour économiser. Les dépenses que j’ai été obligé de faire ici m’ont forcé à me mettre en avance sur mon crédit et il faut que j’attende maintenant jusqu’au mois de juillet pour pouvoir toucher un autre trimestre. J’ai heureusement de quoi attendre jusque-là en restant dans un pays où j’aurai peu de dépenses à faire ; mais je ne puis penser à aller à Djedda où tout est horriblement cher. Mon temps ne sera pas perdu j’arriverai dans la saison favorable pour la botanique et la mer est là tout aussi riche qu’ailleurs. D’après les renseignements que j’ai pu me procurer ici la domination du Pacha par suite de la défaite de ses troupes se réduit maintenant à la Mecque et aux villes de la côte ; mais l’exaspération des Arabes contre lui est telle qu’elle rendra fort dangereuse toute tentative de pénétrer dans l’intérieur. La chose n’est possible qu’en partant sur le bateau à vapeur sortant de la Mer Rouge et débarquant soit à Aden soit sur quelques points encore plus à l’est. En agissant ainsi je pourrai passer pour anglais et en ayant soin de m’habiller à l’européenne et de cacher que je viens d’Egypte je pourrai réussir. C’est ce que m’a conseillé de faire un anglais qui est allé deux fois par terre d’Aden à Hodeida. Malheureusement pour agir ainsi il faudrait avoir non pas peut-être plus d’argent que l’administration ne m’en accorde mais l’avoir tout à la fin. La nécessité où je suis de ne toucher que par trimestre est on ne peut plus gênante et mettra à la réussite de mon voyage plus d’obstacles que les hommes et les éléments. Au reste je ne suis pas découragé et je pense que beaucoup de difficultés s’évanouiront quand je serai sur les lieux.
J’espère en attendant faire une abondante récolte au Mont Sinaï et dans les environs. J’expédierai tout ce que j’aurai recueilli avant d’aller plus loin en sorte que vous recevrez un envoi vers le mois d’août ou de septembre. J’y joindrai pour vous toutes les observations que j’aurai pu faire. Puissiez-vous en être content. Dieu veuille aussi que M.M les professeurs aient lieu de l’être.
Depuis mon arrivée en Egypte je n’ai reçu qu’une lettre de mon père datée de novembre. Nous avons ici les journaux jusqu’au 27 janvier. Comment se fait-il qu’il soit resté deux mois sans m’écrire j’avoue que je suis inquiet. Quant à vous, Monsieur, quoique je suis sûr de l’intérêt que vous me portez je ne m’étonne pas de n’avoir pas reçu de lettre de vous. C’est l’époque de votre cours et je sais qu’il vous laisse peu de temps. Si vous avez un moment de liberté veuillez l’employer à me donner de vos nouvelles. Je serais aussi bien aise si ce que je vous ai envoyé relativement à la collection d’anatomie était conforme à vos désirs.
Adieu, Monsieur, portez-vous bien, soyez heureux et croyez aux sentiments de respect et de vive reconnaissance de votre très humble serviteur et dévoué élève.

Lettre à Blainville ; 10 septembre 1836
Hodeida 10 septembre 1836
Monsieur
Je suis heureusement arrivé ici en moins d’un mois depuis mon départ du Caire, ce qui vu la lenteur de la navigation arabe est un voyage très court. Je me porte bien, malgré l’extrême chaleur dont on jouit ici et j’espère que cela continuera. Mon premier soin en arrivant a été de m’informer de la possibilité de parcourir l’intérieur du pays ; et j’ai appris avec la plus vive satisfaction que la chose était facile et que je n’avais aucun risque à courir. Il n’y a pas de guerre ce moment ci entre les Turcs et l’Imam de Sanaa et il n’est pas probable qu’il y en ait d’ici à longtemps, les premiers étant fort occupés à guerroyer avec les arabes des montagnes d’Asie qui déjà plusieurs fois les ont battus à tel point qu’ils sont obligés d’attendre des renforts d’Egypte pour pouvoir recommencer. J’aurai donc s’il plait à Dieu peu de risques à courir ; au contraire il parait que je recevrai un accueil favorable. Je sais qu’il y a quelques mois un allemand est allé passer deux ou trois mois à Taas[1] pour y herboriser et il n’a reçu que de bons traitements. Le mois passé un anglais est allé se promener à Sanaa et doit y être encore. J’espère donc que toutes les craintes que l’on m’avait fait concevoir au Caire sur la possibilité de mon voyage étaient chimériques et que Dieu aidant je réussirai. Je serais déjà parti si je n’étais obligé d’attendre ici Ibrahim Pacha, le jeune qui commande les possessions turques du Yemen, pour qu’il me donne des ordres pour les cheikhs arabes qui sont soumis à sa domination, ce qui s’étend assez loin dans les montagnes et suffirait même pour mes recherches dans le cas où je ne pourrais aller à Sanaa. Ibrahim Pacha doit revenir de Moka dans deux ou trois jours et aussitôt après je me mettrai en route. La saison est très favorable, les pluies n’étant pas encore finies ; je trouverai la végétation dans toute sa force et par suite je ferai une riche récolte non seulement de plantes mais d’insectes et de coquilles. Mon intention est de rester dans les montagnes jusqu’au mois de mai pour y assister au printemps qui ici donne lieu à une seconde végétation différente de celle de la saison pluvieuse. Je reviendrai de suite sur la côte pour m’occuper de la mer.
On vit à fort bon marché ici et mieux encore dans l’intérieur du pays qui n’a pas été ruiné par la domination turque. J’ai lieu d’espérer que mon traitement me suffirait si je ne ressentai encore les efforts des dépenses premières que j’ai été obligé de faire cette année et qui ont été telles qu’il me reste peu d’argent pour atteindre le mois de janvier. Malgré cela même avec ce qui me reste je pourrai en ne voyageant pas arriver à la fin de l’année ; mais en agissant ainsi je perdrais la saison favorable pour mes recherches et j’aime mieux me mettre encore en avance sur mon crédit pour pouvoir partir de suite, ce que je crois convenable dans l’intérêt du Muséum. Je vais emprunter un millier de francs à compte de l’année prochaine. Cela avec ce qui me reste suffira je crois pour mon voyage dans les montagnes et d’ailleurs je pourrai toucher de l’argent à Sanaa lorsque j’en aurai besoin. Ce qu je regrette seulement c’est qu’en étant ainsi à l’avance de mon crédit je me trouve constamment gêné et forcé de faire des économies qui ne portent pas sur des dépenses personnelles parce que cela est très peu de choses mais sur les achats que je pourrai faire pour le Muséum. J’aurais voulu par exemple à mon retour des montagnes louer un petit navire arabe pour parcourir les iles du voisinage et cela me sera probablement impossible parce que je serai obligé de resserrer ma dépense pour regagner ce que j’aurais pris cette année-ci à compte de l’autre. Voilà l’état des choses. Au reste je ferme un peu les yeux et je m’en rapporte à la grâce de Dieu et du Muséum.
Voilà une longue lettre d’affaires, Monsieur, mais c’est que je n’ai rien d’autre à dire. Depuis hier je n’ai pu m’occuper d’histoire naturelle, ne m’étant pas arrêté en route. Sous peu de jours je commencerai j’espère mon excursion et s’il plait à Dieu elle sera fructueuse. Avant mon départ j’écrirai à l’administration ce que je ne fais pas encore parce que je ne puis fixer mon itinéraire que lorsque j’aurais vu Ibrahim Pacha et surtout son conseiller Hadji Cousouf qui était depuis de longues années ici et jouit d’un grand crédit auprès des Arabes. C’est le même des bons procédés dont se loue Mr Bové[2] dans son petit itinéraire.
J’attends de vos nouvelles avec impatience ; j’espère que vos premières lettres m’apprendront l’arrivée de ma collection à Paris, elle doit être partie depuis longtemps sur la corvette l’Agathe. Cela est peu de choses mais j’espère qu’à mon retour je rapporterai de quoi contenter le Muséum. J’ai vu à Djedda des madrépores magnifiques et je ferai en sorte d’en rapporter de grands échantillons qui puissent servir d’ornement à la collection. Quant aux poissons, comme j’ai ici et à Djedda la facilité d’avoir de forte eau de vie à bon marché je les mettrai dans la liqueur. C’est la meilleure manière de les conserver et cela me sauve un temps considérable que je perdrais à les dépouiller. Je n’empaillerai que les grandes espèces.
Veuillez avoir la complaisance de dire à Mr Brongniart que je n’ai pas oublié la commission. Je m’informe partout de ce que l’on fabrique en fait de poteries et je lui rapporterai tout ce que l’on fait dans le pays d’autant plus facilement que j’irai certainement à Hais[3] où sont toutes les manufactures qui fournissent les poteries de cette partie de l’Arabie.
[1] Ta’izz : ville au sud du Yemen.
[2] Nicolas Bové (1802-1842) botaniste et explorateur.
[3] Haz ville du Yemen proche de Sanaa.

Lettre au Muséum ; 15 décembre 1836
Hais 15 décembre 1836
Messieurs
J’ai l’honneur de vous annoncer mon retour à Hais après un heureux voyage dans les montagnes. J’aurais voulu y prolonger davantage mon séjour, mais les circonstances politiques ne me l’ont pas permis. Je dois même m’estimer fort heureux d’avoir pu parcourir librement un pays déchiré par la guerre civile et dévasté par les excès des troupes indisciplinées ; je n’ai dû mon salut, ou tout au moins celui de mes effets et collection qu’à la très active protection du Cheikh Hassan, un des hommes les plus influents dans cette partie du Yemen. Dans un moment critique pour lui-même il ne m’a pas oublié et n’a épargné ni soins ni dépenses pour me faire arriver en sureté jusqu’ici, chose qui n’était pas facile, mes pauvres caisses tentant violement la cupidité des soldats qui s’imaginaient qu’elles contenaient des trésors ; je suis enfin en lieu de sureté et assez content de m’y trouver.
Depuis mon départ de Hais je suis allé d’abord à Djebel Ras dont je n’ai pu atteindre le sommet, puis à Djebel Maammara, haute montagne un peu à l’orient de la route de Taas, de là au Cahim autre pointe à l’est de cette même route, puis enfin au Mont Saber, haute montagne qui domine la ville de Taas. J’ai pu y faire un séjour de près d’un mois de suite ensuite revenu ici à peu près par la même route.
Je n’ai lieu d’être content de mon voyage que sous le rapport botanique. Je n’ai jamais vu un pays qui avec une végétation aussi belle soit aussi pauvre en oiseaux et insectes. Ma collection sous ce rapport est presque nulle. En revanche mon herbier est déjà assez riche et se compose d’au moins 10,000 échantillons. La saison est favorable et j’ai fait mon possible pour ne laisser échapper aucune des plantes actuellement en fleurs ou en graines. Je ne doute pas Messieurs que vous n’y trouviez un grand nombre d’espèces nouvelles, ma route ayant presque toujours croisé celle suivie par Forskall. J’ai eu surtout de plus que lui l’avantage de visiter le mont Saber qui à cause de sa grande élévation offre une végétation toute différente de celle du reste du Yemen.
Je n’ai pas négligé de recueillir des échantillons de toutes les roches que j’ai pu voir, mais sous ce rapport il y a peu de variété, et je n’ai pas eu le temps de faire des observations géologiques. Tout appartient au terrain primitif ce n’est que sous un point que j’ai pu voir quelques traces de roches secondaires en stratification bien distincte.
Je vais maintenant, Messieurs, envoyer mes effets et collections à Moka, tandis que j’irai à Muza[1] d’où, s’il est possible je monterai, dans les montagnes voisines, mais sans espoir d’y trouver beaucoup en plantes, la saison étant passée. J’y vais principalement pour faire un traité de commerce avec le cheikh de cet endroit afin qu’il m’envoie à Moka tous les animaux qu’il lui sera possible de faire prendre ou tuer. Je ne manquerai pas de faire des offres assez avantageuses pour que les Arabes m’apportent ce que je désire ; j’avais fait la même chose au Mont Saber mais inutilement ; la politique, hélas même en Arabie, ayant tourné toutes les têtes. Je serai plus heureux, j’espère, à Muza.
Quoique j’ai connu quelques risques dans les montagnes cela n’a pas dérangé, Messieurs, et je suis loin de regarder ma mission comme terminée. Je vais attendre le printemps à Moka en m’occupant de ce que la mer peut m’offrir. Au mois de mai ou d’avril je retournerai dans les montagnes et irai jusqu’à Sana soit par la route de Taas soit par celle de Beit el Fakih[2]. Cela me fournira l’occasion de voir la végétation dans une autre saison et de compléter ainsi autant que peut le faire un seul individu la flore du Yemen.
Je dois maintenant, Messieurs, vous dire quelques mots de ma situation pécuniaire. J’ai pu atteindre la fin de l’année sans entamer mon crédit de l’année prochaine. Ce résultat inespéré par moi, je le dois à la très généreuse hospitalité du Cheikh Hassan qui depuis mon entrée dans les montagnes jusqu’à ma sortie a voulu non seulement subvenir à mon entretien mais encore payer tous les frais de transport de mes effets. Grace à cette générosité je me trouverai l’année prochaine dans une situation plus aisée que cette année ci, n’ayant plus à faire les dépenses premières qui m’ont considérablement gêné au commencement de mon voyage. Cependant, Messieurs, comme cet avantage se trouvera plus que balancé par les frais toujours croissants d’achat et de transport, et par le séjour que je serai obligé de faire à Djedda, j’ose vous prier de m’accorder une légère augmentation de traitement. Votre bienveillance pour moi me fait espérer que si la chose vous est possible vous me l’accorderez ; si vous ne le pouvez, cela ne diminuera en rien ma reconnaissance à votre égard ni mon ardeur à bien remplir la mission dont vous m’avez chargé.
[1] Port ancien au Yemen, sur le Mer Rouge près de Moka.
[2] Bait al Faqih, ville du Yemen.

Lettre à Carlo Botta ; 1er février 1837
Moka 1er février 1837
Mon cher papa
A peine ai-je quitté les montagnes que je suis tombé malade en arrivant ici, je le suis devenu si gravement qu’on a désespéré de moi pendant plusieurs jours. Enfin je m’en suis tiré grâce à Dieu. Je suis bien maintenant, aux forces près qui ne reviennent pas, car dans ce pays-ci les convalescences durent des mois entiers. C’est pour cela que je me suis décidé à partir pour Hodeida dont l’eau et l’air sont meilleurs. Je pars cet après-midi, je n’ai pas encore la force d’écrire au Muséum. Va voir Mr de Blainville pour qu’il prévienne l’administration. J’ai éprouvé une interruption de six semaines dans mes occupations mais ce n’est pas ma faute. J’aurai bien voulu ne pas subir cette maladie, car je n’ai jamais tant souffert, mais ne t’inquiète pas, mon cher papa, je suis maintenant tout à fait hors de danger. Je n’ai plus qu’à reprendre des forces ce qui à Hodeida sera bientôt fait.
J’ai eu ici encore d’autres désagréments par suite du manque d’argent, les lettres de crédit que j’avais ici n’ayant pas été payées. J’ai cependant trouvé ici par complaisance quelque argent mais cela ne me suffit pas pour mes opérations ultérieures et il faut que j’attende de nouvelles lettres de Djeddah ce qui sera peut-être long. Allah kerim.
Adieu mon bon papa. Ne t’inquiète pas sur moi. J’ai subi une épreuve mais elle est passée. J’ai bon appétit, je n’ai plus du tout de fièvre et par conséquent cela va bien.
Adieu embrasse mes frères et salue de ma part Mr de Blainville.
Mes amitiés à Champmartin.¹
¹ Charles-Emile Callande de Champmartin (1797 – 1883) peintre et ami de Botta, auteur du portrait acheté en 1873 par le Département des Antiquités orientales et conservé au Louvre.

Lettre à Blainville ; 6 mars 1838
Djeddah 6 mars 1838
Monsieur
Depuis bien longtemps je suis privé de vos nouvelles, je m’en afflige sans m’en inquiéter parce que j’ai vu votre nom mentionné dans des journaux récents. J’ai lieu de croire que votre long silence et celui de l’administration sont dus à ce que le bateau à vapeur anglais a porté mes lettres à Bombay où il est deux fois retourné sans être ici. C’est un chagrin pour moi qui n’ai plus dans ce monde d’autre appui que vous et qui attends vos lettres avec une impatience filiale.
Je continue à me porter assez bien sauf quelques accès de fièvre léger qui reviennent de temps en temps mais me gênent peu. Depuis mon arrivée ici j’ai beaucoup travaillé à augmenter mes collections et elles sont déjà d’un volume important mais j’ai peu fait pour vous en observation. Djeddah est fort incommode pour cela et je n’ai guère pu m’occuper que de recueillir des poissons. J’en ai au moins deux mille soit dans l’esprit de vin soit dépouillés, et au milieu de ce travail j’ai cependant pu en dessiner au moins 150 espèces, mais cela ne finit pas, tant elles sont toutes variées. Ce nombre ne fait peut-être pas la moitié des espèces seules mangeables et que par conséquent l’on apporte journellement au marché ; il faudrait de longues années pour pouvoir décrire et dessiner tout ce que cette mer contient et en outre n’avoir rien autre à faire ce qui n’est pas le cas où je me trouve.
Dans ma dernière lettre je vous disais que j’avais l’intention de louer une barque pour parcourir les bords de la mer Rouge en m’en retournant afin de pouvoir m’arrêter partout où je le voudrais. Je comptais là-dessus pour décrire et dessiner les coraux et mollusques mais je crains de ne pouvoir le faire et d’être obligé de retourner directement sans prendre une barque pour moi seul. Je croyais être plus riche que je ne le suis, il parait que j’avais mal compris la lettre de l’administration qui m’annonçait l’augmentation de mon traitement. Je croyais que l’on m’avait donné 2000fr de plus chaque année de mon voyage après la première tandis que ce n’est que mille francs. Ce sont deux mille francs de moins que je n’espérais. J’étais parvenu à les économiser et je comptai les consacrer au nolis d’une barque pour moi. Je crains en conséquence de ne pouvoir avec ce qui me reste faire cette dépense. Ce désenchantement m’a fait de la peine parce que je pensais que je serai gêné non seulement pendant le reste de mon voyage mais encore à mon retour à Paris. Par suite d’une erreur dans les comptes de Mr Piogier au Caire j’ai touché je crois 600fr de plus que je ne devais et il faudra les rembourser à Mr Hérard plus les honoraires. Je ne sais comment je ferai. Je n’ose en écrire à l’administration puisque ce n’est pas sa faute si j’ai mal compris sa lettre et si comptant sans mon hôte j’ai fait plus de dépenses que je n’aurais dû faire et que je n’aurais faites si j’avais cru n’avoir que 7000fr : par exemple, en comptant l’achat de l’alambic, j’ai, depuis cinq mois que je suis ici, dépensé près de 1500fr pour l’esprit de vin ; c’est près du quart de mes appointements d’une année et pour les reste de mon voyage il faut que j’en fasse encore au moins pour 500fr j’ai acheté pour près de deux mille francs de plantes, insectes, oiseaux des montagnes de l’intérieur sans compter l’achat des poissons et autres dépenses. Vous concevez que j’aurais agi moins largement si j’avais cru être aussi pauvre. Mais enfin le mal à mes finances est fait et dorénavant je me restreindrai. Si je ne pouvais y aller je ferais comme au commencement de mon voyage et je resterai dans quelque trou pour économiser un peu, afin d’avoir au moins de quoi retourner en France sans faire de dettes que je ne saurais comment payer. Cela m’attriste quand j’y pense.
Adieu, Monsieur, je désire que vous vous souveniez de moi et que vous m’écriviez pour qu’en arrivant au Caire je trouve une lettre de vous. Je vous réitère l’assurance de ma considération distinguée et de la reconnaissance dont mon cœur est plein pour toutes vos bontés pour moi.

Lettre à Blainville ; 3 juin 1838
Le Caire 3 juin 1838
Monsieur
Depuis quatre jours je suis de retour ici, mon intention en partant de Djedda était de m’arrêter à Tor, mais en y arrivant j’y ai trouvé la disette et comme il était presqu’impossible d’y trouver ce qui est absolument nécessaire pour vivre, je me suis décidé à revenir ici pour accompagner ce que j’ai recueilli jusqu’à présent. Je me porte assez bien et quoiqu’on me trouve maigri je me sens mieux que je n’étais en partant pour le Hedjaz.
Avant-hier j’ai reçu votre lettre du 4 mai 1838. Je vous remercie bien sincèrement de la continuation de votre bienveillance, c’est une consolation bien réelle au milieu des chagrins qui me rendent si triste. Malgré le désir que j’ai de me rendre à vos désirs je crois que je retarderai mon retour en France jusqu’au mois de mars et voici mes raisons. Il me reste assez d’argent pour atteindre le mois d’octobre en vivant économiquement, mais je n’en ai pas assez pour payer mon retour en France. Il faut donc de toute nécessité que je profite de la prolongation que le Muséum m’a accordée pour amasser quel qu’argent en allant de nouveau vivre dans un désert comme je l’ai fait au commencement de mon voyage. Trois mois seraient peut-être assez, mais alors je serai à Paris au beau milieu de l’hiver, ce que je crois d’autant plus imprudent que depuis un an je suis sujet à des rhumes très opiniâtres qui me fatiguent beaucoup. J’en ai même un dans ce moment ci avec mal de gorge et que je ne sais à quoi attribuer. Je crois donc que vous penserez comme moi qu’il vaut mieux retarder mon retour de quelques mois pour ne pas m’exposer à des maladies graves à mon arrivée. Je serai s’il plait à Dieu à Paris au plus tard au mois d’avril à l’expiration des six mois de prolongation. De cette manière j’y arriverai sans être obligé de faire de nouvelles dettes.
En attendant comme il ne serait pas convenable d’accumuler ici sans travail l’argent que me donne le Muséum, je vais retourner à Tor où je suis sûr d’avoir beaucoup à faire et où j’ai laissé mes effets. J’emporterai des provisions pour plusieurs mois et là je ferai quelque chose encore. Je déposerai au consulat ma collection qui consiste dans une trentaine de caisses pare que je ne veux pas l’expédier avant moi à cause de la fragilité des objets. A mon retour j’emporterai tout avec moi.
Malgré les encouragements que vous cherchez à me donner je ne puis, Monsieur, envisager sans une profonde tristesse mon avenir en France. Que voulez-vous que j’y fasse ? Une place au Muséum me donnerait à peine le strict nécessaire et je n’ai ni la capacité ni l’instruction nécessaire pour aspirer aux places auxquelles cette carrière pourrait me mener. Ma vie vagabonde m’a rendu impropre à l’étude sérieuse et je n’ai pas l’heureux don de remplacer la science par le charlatanisme. C’est donc dans toute la sincérité de mon cœur que je me récuserai lorsqu’il sera question de faire un ouvrage ou d’occuper une place qui demande quelques aisances tant soit peu approfondies. D’ailleurs je n’ai pas d’amour propre. Le désir de faire parler de moi n’inspira jamais une seule de mes actions et ce motif-là serait le seul qui pourrait remplacer celui beaucoup plus noble de l’amour de la science que je n’ai pas. Que pourrais-je donc faire ? Occuper une place de douze ou dix-huit cent francs sans autre perspective toute ma vie. Cela est bien triste et je vous avouerai que misère pour misère j’aimerais mieux vivre ici avec le peu que m’a laissé mon père. Bien placé cela suffirait pour me faire vivre et au moins j’aurais du soleil et je n’aurai pas constamment sous les yeux la tantalizasation du bonheur des autres.
C’est avec bien d’hésitation que j’ai écrit ce que je viens d’écrire, parce que l’idée de ne pas retourner en France est complétement en opposition avec les vôtres et que suivre les miennes c’est m’exposer à un reproche d’ingratitude. Dieu sait cependant que si après la mémoire de mon père il y a quelque chose au monde à quoi je tienne c’est votre bonne opinion, c’est votre amitié et certainement plutôt que de la perdre je me résignerais à tout. Mais réfléchissez à ce que je suis, Monsieur, et à ce que je puis être et décidez vous-même si je n’ai pas plus de chances d’être heureux et utile à votre science en allant m’établir sans un lieu d’observation qu’en m’étiolant dans l’atmosphère de Paris.

Lettre à Blainville ; novembre 1839
[Non datée – probablement début novembre 1839]
Je vous demande pardon, Mr de Blainville, de ne pas vous avoir vu ni hier ni aujourd’hui, mais je n’ai pas eu un moment à moi et ne sachant pas si je serais plus libre demain je laisse ces deux mots pour vous dire que j’ai heureusement diné hier avec le Maréchal[1]. Diverses circonstances l’ont empêché de me questionner mais il m’a pris à part pour me dire qu’il avait reçu ma note au sujet des appointements, qu’effectivement c’était trop peu mais qu’ils ne resteraient pas là. « Notre intention, m’a-t-il dit, est d’établir un consulat à Boushir[2] et c’est à vous que je destine cette place. Je n’ai pas pu vous faire entrer dans la carrière consulaire autrement que comme agent mais vos connaissances et le nom que vous portez font que je serais heureux de vous employer d’une autre manière. » Je lui ai fait observer alors que je craignais que la création d’un consulat n’éveillât des ambitions puissantes. Il m’a obligeamment répondu en me disant de lui abandonner mon avenir et qu’il s’en chargeait et que partout où je serais il veillerait il veillerait à mes intérêts. Rien ne pouvait être plus affectueux que son ton et ses manières et j’en ai été vraiment confus. Il a fini par me dire que si en attendant je faisais des dépenses au-delà de mon traitement on trouverait un moyen de les couvrir.
Adieu Monsieur pardonnez-moi si je ne vous attends pas, mais je dîne en ville.
[1] Maréchal Soult (1769 – 1851) : Président du conseil des ministres et Ministre des affaires étrangères de Louis-Philippe.
[2] Busher : ville d’Iran sur le Golfe Persique.

1840 - 1849
Lettre au MAE ; 6 mai 1840
Tauris 6 mai 1840
Monsieur le Ministre
J’ai l’honneur de vous annoncer mon arrivée à Tauris, où je n’ai pu parvenir qu’avec la plus grande difficulté, la route étant presque impraticable dans la saison actuelle. En arrivant j’ai appris d’une manière indirecte que Mr le Comte de Sercey devait être déjà parti d’Ispahan et que je ne pourrais avoir l’espoir de le rejoindre avant son départ de la Perse. J’ignore s’il a pu recevoir les lettres par lesquelles vous lui annoncez ma nomination à la place d’agent consulaire à Boushir et je ne sais s’il aura pu faire les démarches nécessaires pour obtenir que je sois reconnu en cette qualité par le gouvernement persan. J’ignore aussi s’il doit rester après lui quelque personne chargée de représenter les intérêts de la France dans ce pays ci.
Dans la prévision du cas où je ne trouverai à Ispahan personne qui eût cette qualité pour me présenter et me faire reconnaitre, j’ose, Monsieur le Ministre, appeler votre attention sur la situation embarrassante à laquelle je serais alors exposé. Je n’ai aucun caractère officiel pour rien demander au gouvernement persan, et encore moins pour traiter avec lui une affaire aussi nouvelle et par conséquent dans ce pays ci aussi difficile que l’établissement d’un agent français sur un point de son territoire. Quelle serait dans ce cas la règle de conduite que je devrais suivre, c’est ce que Votre excellence seule peut me prescrire, à moins que je ne trouve à Ispahan, soit Mr le Comte de Sercey, soit quelque autre personne ayant un caractère officiel. Dans ce dernier cas je me mettrai à sa disposition ainsi que vos instructions me le prescrivent.
Dans cinq jours doit arriver le courrier russe d’Ispahan qui certainement fixera mes incertitudes sur la route que je dois suivre. Cela dépend en effet de l’endroit où se trouve actuellement Mr de Sercey et je me mettrai en route pour le rejoindre aussitôt que ma santé qui a souffert dans mon voyage d’Erzeroum à ici sera rétablie pour me permettre de supporter de nouvelles fatigues.

Lettre à Blainville ; 6 août 1840
Constantinople 6 août 1840
Monsieur
Vous savez sans doute qu’au lieu d’aller à Boushir j’ai dû revenir à Constantinople, les Persans n’ayant pas voulu accepter des consuls français dans leur pays. Je suis donc revenu après avoir passé un mois à Tauris et j’attends ici que le Ministère me fasse savoir quelles sont ses intentions à mon égard. Cela m’a rejeté dans la même incertitude où j’étais sur mon avenir et je crains bien qu’on ne puisse ou ne veuille me trouver une place. Je ne m’en inquiète cependant pas plus qu’il ne faut et attends les évènements avec beaucoup plus de calme que je ne ferai en Europe. Il y a dans l’air de l’Orient quelque chose qui inspire le calme et la résignation et j’en sens avec bonheur l’influence quand je me rappelle l’état de pénible agitation où j’étais sans cesse en Europe.
Mon voyage jusqu’à Tauris a été difficile et pénible plus qu’aucun que j’ai fait dans ma vie. Un mois de voyage dans la neige n’a rien d’amusant pour un frileux comme moi et j’ai de tout mon cœur regretter l’Arabie et ses chaleurs. Le retour a été moins pénible mais fort ennuyeux car je n’avais jamais vu un aussi triste pays que l’Arménie. De la saleté et de la misère partout et rien à voir qui repose les yeux. Je suis bien aise d’en être sorti et ne désire pas surtout y retourner.
Dans la course que je viens de faire je n’ai pu m’occuper des recherches qui vous intéressent. Je me suis cependant procuré à Tauris un crane d’une espèce de mouflon qui vit dans les montagnes des environs. J’ignore si c’est celui de nos pays, il est couvert de poils semblables à celui du chevreuil et non de laine et je ne me rappelle pas si le nôtre est de même. Je fais tuer des chiens et vous enverrai le tout dans peu de jours.
Comme il est extrêmement probable que je serai rappelé en France j’ai laissé à Tauris les instruments et le savon arsenical que le Muséum m’avait donné. J’ai donné le tout à quelqu’un qui s’occupe d’histoire naturelle et qui en échange doit envoyer des échantillons au Muséum. Je n’avais aucun autre moyen d’utiliser ces objets que je ne pouvais rapporter en France et que j’aurais gardé si j’avais cru être envoyé ailleurs mais cela est tellement douteux que j’ai préféré me débarrasser de tout ce que je ne pouvais pas faire rentrer avec moi.
Je pense que le prochain paquebot m’apportera une lettre du ministère qui me fixera sur mon sort. Si je dois retourner à Paris comme cela est probable j’aurais au moins la consolation de vous revoir.

Lettre au MAE ; 29 mai 1842
Mossul 29 mai 1842
Monsieur le Ministre
Je suis arrivé à mon poste le 25 courant, le lendemain je suis allé porter à Mehmed Pacha le firman qui m’a été délivré par La Porte et j’en ai été reçu avec le cérémonial d’usage, sauf quelques petites nuances d’étiquette auxquelles j’ai cru ne devoir faire aucune attention. Le Pacha a vu avec un vif déplaisir le contentement général que mon arrivée a produit parmi la population tant chrétienne que musulmane, et d’imprudents discours sur le secours qu’elle attend d’un agent français contre l’oppression qui ruine le pays eut rendu le bien que je puis faire plus difficile.
Je crois devoir appeler de suite votre attention sur le trafic des esclaves qui se fait sur la mer Noire. Le gouvernement du Roi n’ayant pas ratifié le traité relatif au droit de visite. Les faits suivants auront peut-être quelque intérêt pour lui.
Les paquebots autrichiens de La Compagnie du Danube transportent à chaque voyage de Samsoun et de Sinope à Constantinople un nombre considérable d’esclaves circassiens. Je tiens du capitaine du Metternich, l’un de ces paquebots qui m’a conduit à Samsoun qu’à son dernier voyage il en avait transporté plus de 60 et que depuis le commencement de l’année jusqu’en avril les deux navires de la compagnie destinés au service de cette côte en avaient transporté environ 600. Ce nombre considérable dans une période aussi courte montre combien sont inefficaces les croisières russes sur la cote de Circassie pour empêcher ce trafic.
Votre Excellence sait que sur la cote de Circassie le pouvoir des Russes ne s’étend pas au-delà de la portée de leurs canons ; les barques destinées au trafic des esclaves et même à tout autre commerce sont hâlées à terre, cachées entre les arbres et les rochers de manière à échapper aux recherches des croiseurs russes qui pourraient les détruire
Rarement le débarquement s’opère à Trébizonde où la présence d’un consul russe met quelque obstacle à la traite. Mais à Samsoun et à Sinope il s’opère sans difficulté. Il y a bien à Sinope un agent russe, mais son immoralité bien connue rend très probables les bruits qui courent sur sa connivence intéressée. C’est dans ces deux ports que se fait en quelque sorte publiquement l’embarquement des esclaves à bord des paquebots autrichiens. Sinope particulièrement en est un marché constamment bien pourvu ; c’est là où se rendent les marchands de Constantinople et surtout des femmes chargées par quelques seigneuries de cette ville de leur acheter de jeunes esclaves avant qu’elles n’aient pu être exposées aux regards des acheteurs dans les bazars de la capitale.
Les esclaves circassiens ne sont pas comme les nègres sur la cote d’Afrique le produit de vols d’enfants ou de guerre. Ce sont les parents eux-mêmes qui vendent leurs enfants soit par misère soit dans l’intention de leur procurer un sort meilleur. Un très grand nombre de ces esclaves se sont vendus volontairement déterminés par l’espoir d’un avenir brillant en Turquie ; et il y a même en Circassie des espèces de courtiers dont le métier est de parcourir les montagnes pour séduire les jeunes filles et les jeunes garçons par de brillantes descriptions du sort qui les attend à Constantinople et les engager à se vendre. Tout le monde sait qu’en Orient l’esclavage ne ressemble en rien à ce qu’il est dans les colonies, ce qui tient en grande partie je crois à ce que les musulmans n’y attachent aucune idée d’avilissement et de dégradation. Les jeunes filles ne peuvent être achetées que par des gens riches qui jamais ne les revendent, les prennent comme femmes et ont pour elles les mêmes égards que pour une femme libre. Les jeunes garçons reçoivent la même éducation que les enfants turcs, font en quelque sorte partie la famille et peuvent parvenir aux plus hautes dignités de l’Empire. Il ne faut pas s’étonner si ces idées agissent avec puissance sur de misérables enfants et sur leurs parents qui ne peuvent souvent les nourrir.
C’est là, Mr le Ministre, ce qui rendra toujours très difficile l’abolition du trafic des esclaves dans les états du Grand Seigneur et sur le mer Noire tant que les progrès de la civilisation n’auront pas éclairé les musulmans sur ce que l’esclavage a d’odieux et d’inhumain.
Une autre cause s’oppose encore à ce que l’on puisse efficacement empêcher le transport des esclaves sur la mer Noire, c’est la difficulté de les distinguer des autres habitants de la Turquie. Ils n’ont pas comme les nègres une couleur distinctive ; les femmes sont portées à bord voilées et habillées comme toutes les femmes musulmanes, et souvent accompagnées par des amis ou parents du marchand. Les jeunes garçons sont aussi habillés comme les enfants turcs, rien donc ne peut les faire reconnaitre.

Lettre à Mohl; 15 juin 1842
15 juin 1842
Mon cher Mr Mohl
Je renvoie ma lettre pour vous envoyer les prémices de mon séjour à Ninive. On a apporté au consul anglais une pierre trouvée un jour passé, en creusant une rizière. Elle est fort curieuse et je regrette bien qu’on ne l’ait pas apportée chez moi. Mr Rassam me l’aurait bien donné mais sa femme (qui est laide à faire peur) veut l’envoyer, dit-elle, à ses amis en Angleterre. Notez qu’elle n’y a jamais mis les pieds et qu’elle est maltaise autant que possible mais elle veut faire croire qu’elle est anglaise. Mr Rassam m’a permis faute de mieux de copier les inscriptions et je vous les envoie. J’ai passé deux jours à ce travail et je ne crois pas qu’il y ait d’erreur mais pour plus de sûreté comme il y a ici d’assez bon plâtre je vais essayer de mouler la pierre et si je réussis dorénavant je vous enverrai des moulages de toutes les inscriptions que je trouverai.
Cette pierre a un peu moins que les dimensions de la copie, mais très peu de chose. Les lettres sont gravées en creux mais les figures se détachent en relief. Vous y verrez la charrue telle qu’elle était du temps de Nemrod. Je crois que l’entonnoir qui est sur le devant doit être le semoir. Quant au carré avec les quatre ronds je n’ai pu deviner ce que c’était. Il est comme tout le reste parfaitement exact, le taureau seulement est un peu plus mal dessiné de ma main que dans l’original.
J’ai pris des mesures pour que l’Angleterre n’ait pas tout ce qu’on trouvera. Je vais demander au Pacha un ordre pour faire des fouilles dans les monticules de Ninive et je ne doute pas du succès. On doit m’apporter deux pièces avec des figures et des inscriptions. Je les copierai, mais comme je n’aime pas faire le vil de métier de copiste et que je voudrais exercer mon intelligence, faites-moi plaisir, si le bon Dieu éclaire la Chambre, dès que vous saurez ma nomination, de m’envoyer : 1°. Tout ce qui a été fait sur les inscriptions cunéiformes. 2°. Ce qui a été fait sur la langue yézidie 3°. Le traité de Hyde sur la religion perse[1]. J’écrirai à Mr Hérard pour qu’il vous rembourse le tout. Vous envoyez cela à l’adresse de M.M. Pastré Frères. Au reste Mr Burnouf en échange de mon inscription devrait me faire cadeau de son ouvrage.
[1] Thomas Hyde (1636-1703) : orientaliste anglais.

Lettre à Mohl; 7 décembre 1842
Mossul 7 décembre 1842
Mon cher Mr Mohl
J’ai eu hier 40 ans et cela me cause une peine d’autant plus vive que je suis malade et très peu en état de supporter philosophiquement mon arrivée à cette époque fatale, quarante ans !! Enfin il faut en passer par là, le bon Dieu le veut mais il devrait bien m’épargner l’état de souffrance où je suis depuis un mois, rhume, rhumatismes, dyspnée, apathie etc. et rien pour me distraire.
Voilà pour les douleurs, venons aux joies. J’ai reçu il y a peu de jours la nouvelle de ma nomination et mon premier soin a été de vous remercier mentalement de l’heureuse idée que nous avons si bien fait fructifier, me voici donc consul, j’ai implanté sur ma maison un énorme mat de pavillon et dimanche dernier j’ai fait flotter pour la première fois le drapeau tricolore dans les airs de la Mésopotamie. Cela fait un joli effet je vous assure.
A l’exception de cette importante circonstance il me serait difficile de vous rien dire d’intéressant. Ma vie est si monotone et si triste que le détail vous en ennuierait. Je fais damner le Pacha et si on veut bien m’appuyer à Constantinople je finirai par le rendre doux comme un agneau. Une de mes réclamations l’a déjà obligé à débourser en bakshish à Constantinople quelques centaines de mille piastres pour amortir l’effet de mes plaintes. Il s’est sauvé par-là, mais il finira par trouver cette méthode un peu chère et comprendra s’il plaît à Dieu qu’il vaut mieux ne pas extorquer ici pour payer ensuite cent à Constantinople. Nous sommes au reste dans les meilleurs termes, et il jure qu’il n’a jamais tant aimé personne que moi. Cela ne m’empêche pas de prendre son café avec une certaine répugnance.
Nous avons eu ici de merveilleuses péripéties dans la propagande protestante. Les anciens missionnaires étaient américains méthodistes et à l’aide d’un certain évêque jacobite du Malabar dont l’aura était aussi noire que la figure ils étaient parvenus à se faire un certain parti parmi les Jacobites. Leurs manœuvres ici consistaient à faire croire à ces Jacobites que leur religion ne différait en rien du méthodisme et pour le prouver les missionnaires allaient à la messe jacobite, jeûnaient, communiaient, baisaient la croix etc. etc. ceci est à la lettre, mon cher Mr Mohl, et peut vous faire voir qu’il y a des Jésuites dans toutes les communions. Nous avons tout fait en dessous que nous avons ouvert les yeux aux jacobites ; l’évêque indien a été obligé de déguerpir et les missionnaires américains voyant tous leurs projets avortés ont quitté la place et sont allés chez les Nestoriens dans la montagne. Sur ces entrefaites sont arrivés deux missionnaires anglais lesquels sont d’enragés prosélytes et comme tels ils éprouvent des attaques de nerf à la vue d’un dissident. Dès leur arrivée ils ont dit pis que pendre des américains de sorte que les jacobites ne savent plus auquel entendre. Je jouis de ces querelles mais comme il faut se tenir sur ses gardes et ne pas laisser les prosélytes faire des progrès. Je ne me lasse pas de dire que le pape des Anglais est une femme actuellement enceinte, ce qui produit un merveilleux effet. Pour nos catholiques ils sont à l’abri de la séduction et les protestants n’ont jamais tenté de s’adresser à eux.
Aujourd’hui nous est venue la nouvelle que le docteur Grant, un des méthodistes qui sont allés dans les montagnes (l’autre est revenu ici malade) est un grand danger parce que s’étant mis à bâtir une maison on l’a accusé de bâtir une forteresse. Le Patriarche Mar Shimoun vient d’écrire à l’agent anglais que sa vie était menacée pour le prier de rappeler Mr Grant, disant que sa vie était menacée et qu’il ne répondait pas de lui. S’il en est ainsi les méthodistes seront obligés d’aller tous à Ouroumia où est le quartier général, car entre catholiques et puséistes ils n’ont plus rien à faire ici.
Je dois vous dire au sujet de l’ouvrage du docteur Grant sur les Nestoriens que tout ce qu’il dit des traditions locales est très contestable sinon faux. Je n’ai pas encore vu un nestorien ou un chaldéen qui ne niât tout ce qu’il dit. N’y ajoutez donc pas foi jusqu’à plus ample et meilleur informé.
Je n’ai pas encore commencé mes fouilles à Ninive parce que j’attendais ma nomination. En étant sûr maintenant je vais m’y mettre et pour commencer demain je compte aller choisir un emplacement. Il faut vous dire que depuis mon arrivée ici je ne suis pas encore allé à Ninive et il ne faut rien moins que le désir de vous chercher des inscriptions pour m’engager à faire cette course quoiqu’elle ne soit que d’un quart d’heure. Cela peut vous donner l’idée de ma paresse. Je crois que le meilleur endroit pour y fouiller est le monticule au nord de celui où est le village de Niniva (Niniouah). Il a l’air artificiel. Si je ne réussis pas là je fouillerai autour de Mossul même car il faut vous dire qu’à 10 ou 12 pieds au-dessous du sol on trouve partout des vestiges de construction. On les exploitait autrefois comme carrière, mais actuellement on a cessé de le faire. Les ruines de la ville moderne suffisant et au-delà aux besoins des nouvelles constructions. Il parait qu’autrefois on trouvait beaucoup d’antiquités dans ces sortes de carrières.
Comme je n’ai plus reçu de vos nouvelles depuis longtemps j’ignore si vous avez reçu la copie des inscriptions gravées sur la pierre de Mr Rassam. Votre première lettre me l’apprendra. Vous a-t-elle fait plaisir ? Auriez-vous quelque plaisir à avoir des médailles sassanides ? Elles sont communes ici et je vous en ferai une collection facilement.
Je n’ai plus aucune nouvelle de Fresnel et je ne désire en recevoir qu’indirectement. Ses dernières lettres m’ont trop indisposé contre lui pour que j’aime à en recevoir. Cela n’empêche pas que je désire savoir ce qui le regarde. Donnez-moi donc de ses nouvelles si vous en avez. J’ignore encore si Djedda a été fait consulat. Dieu le veuille et veuille aussi qu’il s’y tienne tranquille.
Je vous ai demandé divers livres, pour éviter les comptes multiples remboursez-vous chez Duprat de leur prix et de mon abonnement à votre savante société. J’écrirai à Mr Hérard pour qu’il paie à Mr Duprat les comptes qu’il lui présentera. Mais ce ne sera que dans quelques jours que je pourrais écrire à Mr Hérard pour cette occasion ci mon compte de dépenses gouvernementales, telles que pavillon, habillement des janissaires etc.

Lettre à Mohl ; 28 janvier 1843
Mossul 28 janvier 1843
Mon cher Mr Mohl
Je fouille et je refouille. Je viens d’envoyer les prémices de mes découvertes et postérieurement j’ai fait prier à Mr Cadalvène pour vous envoyer d’autres inscriptions. Ce ne sont que des fragments mais on en a si peu que les moindres ont leur prix.
J’ai commencé à creuser au sommet du grand monticule à l’angle sud-ouest, dans un endroit où un petit ravin formé par les pluies avait découvert quelques briques. Je ne puis encore vous décrire les résultats car c’est incompréhensible. Il me parait seulement clair que le monticule n’est pas artificiel, car il y a des restes antiques au sommet même et encore en place ; le monticule ne peut donc être une masse de débris.
Il parait y avoir eu autour du sommet une forte muraille bâtie sur des fondements de grandes briques à inscriptions cimentées avec du bitume. Sous la muraille même ces briques sont en 12 rangs superposés et cette espèce de fondation contient un canal semblable à un égout, parallèle à la face du mont et formé au fond et sur les côtés de grandes briques et recouvert de longues pierres je vais faire suivre ce canal pour voir où il aboutit.
Pour pénétrer dans l’intérieur du mont les ouvriers ont percé la muraille et derrière on a trouvé de nombreux débris reposant sur un plancher composé de deux couches de grandes briques. Ce plancher pénètre à l’intérieur du monticule parallèlement et environ à 12 pieds au-dessous de la surface. On en a déjà découvert une trentaine de pieds et il ne parait vouloir finir. Je ne puis comprendre ce que c’est. Il repose sur la terre et il ne parait rien y avoir en dessous, mais je ferai creuser un puits pour m’en assurer. Parmi les nombreux débris il y a des pierres portant des bouts d’inscriptions cunéiformes, d’autres avec des ornements, un de ces débris porte plusieurs palmiers bien sculptés ce qui me parait d’autant plus singulier que le palmier ne peut croître à Mossul. Une autre grande pierre porte dans la partie inférieure des corps de quatre personnages marchant à la file comme sur les bas-reliefs de Persépolis. J’en ferai un dessin et vous l’enverrai.
Au total je ne me décourage pas et je crois que je finirais par trouver quelque chose de bon.
6 février
J’ai été bien indisposé les jours passés mais je vais mieux. Cependant je ne suis pas remis, j’ai un malaise général que je ne puis rattacher à rien et qui est d’autant plus pénible qu’il me cause une profonde mélancolie et un dégoût inexprimable pour toutes les choses. Heureusement nous touchons au printemps et le beau temps me rétablira. J’en ai bien envie. Je vous assure que quoique je n’ai rien je souffre réellement plus que quand je mourais de la fièvre et de dysenterie à Moka.
On n’a pas travaillé à mes fouilles ces jours passés à cause de la pluie. Je n’ai donc pu aller dessiner mes jambes de personnages. En attendant je vous envoie un bras de mage et quelques bouts d’inscriptions.
Tâchez d’intéresser quelques personnes à ces inscriptions et ces fouilles et me trouver pour cela de l’argent. Je serai bientôt au bout de ce que je puis y consacrer (500fr.) et ce serait dommage de laisser ce champ là à d’autres. Sondez quelque ministère pour savoir si on pourrait en tirer quelque chose.
Je vous ai demandé quelques livres sur les inscriptions cunéiformes, mais n’ai pas encore reçu de réponse de vous. Je ne sais pas même si vous avez reçu la copie de la pierre de Mr Rassam. J’en ai fait depuis une autre et en la comparant avec tout ce que j’ai déjà trouvé il me semble que cette écriture est comme est, ou comme la chinoise et par conséquent indéchiffrable à moins de la savoir, ou les caractères doivent se décomposer en d’autres plus simples. Dans ce dernier cas chaque groupe serait un mot composé de quelques traits représentant les lettres. J’ai cherché à les décomposer suivant cette idée et on pourrait rendre raison de tous avec un très petit nombre d’éléments primitifs mais pour l’amour de Dieu envoyez moi des livres pour que je m’aide dans mes recherches. Elles pourraient être fructueuses car le chaldéen doit être pour beaucoup dans la langue de ces inscriptions et j’ai à mon service toute une population qui parle cette langue et un missionnaire fort instruit qui la sait fort bien.
Quant aux nouvelles de l’endroit rien qui puisse vous intéresser. J’ai été si malade ces derniers temps que je ne m’en suis pas occupé. Les manœuvres de nos missionnaires anglicans sont très curieuses et il est curieux de voir comment la haine qu’ils portent au catholicisme les fait passer par-dessus toute considération de conscience et de justice. En vérité, mon cher Mr Mohl, vous savez que je ne suis pas croyant, mais je le deviendrais si j’avais longtemps sous les yeux le spectacle de la mauvaise foi et des honteux moyens par lesquels méthodistes, puséistes, jacobites etc. attaquent la religion catholique. Véritablement les missionnaires catholiques qui sont ici ont une conduite bien différente et défendent leur cause d’une autre manière ; je vous répète que ce n’est par préjugé que je dis cela ; je ne crois pas et il m’est indifférent qu’on soit d’une religion ou d’une autre mais je hais la mauvaise foi, l’injustice, la méchanceté partout où elle se trouve. Je hais les méthodistes qui communient avec des jacobites croyant à la présence réelle, qui baisent la croix, qui jeûnent, qui s’agenouillent devant l’image de la vierge et qui font cela pour faire croire aux jacobites qu’il n’y a aucune différence entre eux. Je hais de même les puséistes ; les anglicans qui parlent de tolérance, de liberté de conscience et qui sollicitent et obtiennent à Constantinople un firman du Sultan (de l’Antéchrist !) pour empêcher les jacobites de se faire catholiques et pour forcer tous ceux qui le sont devenus à retourner à leur ancienne foi. Et notez bien que ces puséistes m’ont dit à moi et disent aux catholiques qu’ils ne sont pas hérétiques tandis que les jacobites le sont. Ils offrent la communion aux papistes et la refusent aux jacobites. Alors donc hypocrites vous devriez vous réjouir quand un jacobite se fait catholique puisqu’il se rapproche de la vérité, et loin de cela vous vous assistez d’une autorité musulmane pour les en empêcher ; mais c’est abominable révérend anglicans et jamais le papisme dont vous blâmez l’intolérance n’a fait en Orient ni nulle part chose pareille. Mais allez, mon cher Mr Mohl, ils ne sont pas au bout de leur affaire et je finirai par les obliger à aller retrouver leur pape Victoria. Pape pour pape j’aime mieux le pape des Catholiques qu’un pape enceinte ou ayant ses règles.
Voilà de l’éloquence, mon cher Mr Mohl, c’est que je m’échauffe sur ce sujet parce que j’ai horreur de la méchanceté et de l’hypocrisie.

Lettre à Mohl ; 18 mars 1843
Mossul 18 mars 1843
Mon cher Mr Mohl
J’ai enfin reçu de vos nouvelles du 28 nov. Comment la lettre est-elle restée si longtemps en route je n’en sais rien. Elle aura fait un somme au ministère. Dorénavant mettez simplement vos lettres à la poste en les adressant à Mr Cadalvène, directeur de la Poste à Constantinople. Marquez aussi dessus par les Paquebots Poste. De cette manière vos lettres me parviendront sûrement et promptement. Je vous avertis enfin que je n’ai pas reçu votre lettre de Stuttgart. J’ignore donc ce que vous pensez de la pierre de Mr Rassam.
Je vous ai écrit plusieurs fois et vous ai envoyé des bouts d’inscriptions trouvés à Ninive. Il est évident qu’elles sont d’un autre caractère que la pierre de Mr Rassam, laquelle semble babylonienne. Je continue mes fouilles, mais sans grand succès. Quantité de briques et de débris mais rien à conserver. Je continue. Seulement je vais envoyer mes gens à un village à 6 heures d’ici où l’on trouve de grandes briques avec des inscriptions différentes.
Je crains d’être bientôt au bout de mes fonds et si vous vous intéressez à mes recherches il faut que vous me trouviez des souscripteurs. Je ne puis pas y consacrer plus de 500fr. Voyez parmi vos amis si vous pouvez trouver des amateurs disposés à m’aider. Parlez-en à Mr Burnouf etc. si vous croyez qu’il y ait quelque chance d’obtenir quelque chose du ministère prévenez m’en je vous enverrai une pétition. La chose me parait intéressante.
Ne manquez pas de m’envoyer tout ce que l’on a fait en langue intelligible sur les inscriptions cunéiformes. Le caractère de Ninive semble plus simple et peut-être ici avec les chaldéens pourrais-je aider à deviner. Adressez tout ce que vous m’enverrez à Mr Pastré à Marseille et entendez-vous avec Duprat pour cela.
Votre lettre m’a bien fait plaisir et j’ai joui des disputes de vos savants. J’adore les disputes pourvu que je n’en sois pas. Je vous dis cela parce que vous semblez croire que j’en cherche ici. Vous vous trompez bien. Je suis au mieux avec tout le monde. De quelque dénomination qu’il soit ce qui ne m’empêche pas d’en penser ce que j’en pense. J’ai eu une seule petite querelle avec Mr Rassam et il n’a pas tenu à lui que nos deux pays ne se fissent la guerre mais grâce à ma modération il a fini par s’adoucir et par voir qu’il n’était qu’un sot. Nous sommes bons amis maintenant et je désire de tout mon cœur que cela dure.
Je vous ai parlé religion dans ma dernière lettre et n’ai rien à ajouter. Le puséiste est un franc hypocrite et je le déteste parce que je hais la fausseté. Il est en outre vaniteux jusqu’à présent il se tient tranquille mais annonce les plus vastes projets pour blague. Mais qui diable paye ici un ministre anglican. Je n’en sais rien et voudrais le savoir ; tachez de me l’apprendre par la première occasion. Je vous enverrai quelques cylindres. Vous en disposerez comme vous l’entendrez. Si vous vendez quelque chose le produit sera consacré à continuer les fouilles. Ces choses sont au reste fort rares ici et malgré toutes mes recherches j’ai de la peine à en trouver. Je vous ai demandé si vous vouliez des médailles sassanides, répondez-moi.
Je vous remercie de votre bonne intention en écrivant à Fresnel. S’il m’écrit j’agirai comme vous le désirez, ami je ne crois pas qu’il le fasse. Vous êtes au reste dans l’erreur sur la nature de notre brouille. Le fond est bien certainement sa vanité blessée par mes critiques mais il s’y entremêle d’autres choses. Et il aurait bien pu me dire toutes les injures imaginables pour se venger que cela ne m’aurait pas empêcher de l’aimer et de l’estimer ; mais j’ai eu juste raison de douter de son bon cœur et c’est ce qui m’a refroidi à son égard. En lui parlant de sa future nomination je lui avais écrit que j’étais heureux d’y avoir contribué, rien autre chose ; il a employé cinq lettres à me prouver que cela n’était pas vrai. C’était dû, disait-il, à Mr le consul général[1], puis à Mr le Comte de Rohan Chabot[2]. Puis c’était une mesure générale dont je ne devais pas me glorifier etc. etc. Cela je vous avoue m’a dégoûté parce que j’ai vu que sa vanité était blessé d’un service rendu, et ce sentiment-là m’a paru méprisable. C’est ce qui m’a fait cesser toute correspondance avec lui mais vous ne pouvez en sentir la valeur, il faudrait avoir la lettre sous les yeux et probablement vous le jugeriez comme moi. Je m’intéresse cependant toujours à lui et je voudrais bien savoir s’il a été comme moi nommé consul. Je n’ai pas pu l’apprendre encore. Dites-le-moi si vous le savez. Dites-moi aussi ce qu’il fait et s’il devient plus raisonnable. Il ne lui manque que cela pour être heureux et utile.
Où en est votre Léviathan ? Faites donc empoissonner Mr Quatremère[3]. Mr Perrou est-il toujours aussi bête !
Je n’irai pas à El Hadz à moins que vous ne m’y obligiez. Cela ne m’intéresse pas. Mais je compte aller faire un tour dans les montagnes le mois prochain. En passant je visiterai Sheikh Hadi, lieu de pèlerinage des Jézidis. Je tâcherai de vous faire une tartine là-dessus.
Mais pour l’amour de Dieu envoyez moi des livres que Duprat vous paiera. Je n’ai rien à lire et je suis obligé de lire la somme théologique de St Thomas. C’est un curieux livre qui m’intéresse beaucoup mais qui m’offre pas le plus petit mot pour rire. Envoyez-moi donc du Julien, du Pauthier, du Dubeux, du Burnouf, du Rawlinson[4]. Du risible, de l’instructif, du zend, du cunéiforme, tout ce que vous voudrez mais surtout beaucoup de cunéiforme. Et les numéros de votre journal si intéressant pourquoi n’en ai-je pas encore vu un. C’est bien la peine d’être membre de votre savante société.
N’oubliez pas de me dire si les briques à inscriptions valent la peine du transport. Cela coûterait assez cher. Car il y en a d’énormes. J’attendrai votre réponse pour vous en envoyer. Il y aurait cependant moyen de vous les faire parvenir sans trop de frais. Ce serait de les envoyer par eau d’ici à Bagdad et de là à Bombay d’où on vous les porterait au Havre. Le colonel Taylor pourrait nous aider à cela mais je ne suis pas lié avec lui et si vous jugiez à propos d’employer ce moyen vous devriez lui écrire. D’ici à Samsoun quatre briques faisant la charge d’une mule coûteraient près de 80fr. de port. Vous auriez ensuite le steamer de Samsoun à Constantinople. De cette dernière ville à Marseille Mr Cadalvène nous épargnerait le port, mais de Marseille à Paris cela coûterait encore assez cher. Décidez et écrivez-moi. On pourrait encore pour diminuer le poids scier l’inscription quand elle se trouve sur la tranche mais cela spolierait the beauty of the thing.
Adieu, je finis en vous prévenant que La Porte vient d’établir une poste régulière deux fois par mois entre Mossul et Constantinople. Rien n’est plus facile que de m’écrire. J’en profiterai souvent. De votre côté ne vous endormez pas et ne remettez pas vos lettres au Ministère qui m’écrit rarement. Servez-vous de l’entremise de Mr Cadalvène.
Nous avons ici une Comète qui inquiète beaucoup notre Pacha.
[1] Adrien-Louis Cochelet (1788-1858) consul général d’Alexandrie.
[2] Philippe de Rohan-Chabot (1815-1875) militaire et diplomate. En 1841 Rohan-Chabot assure l’intérim du consulat d’Alexandrie.
[3] Antoine Quatremère de Quincy (1755-1849) architecte et archéologue.
[4] Stanislas Julien (1799-1873) sinologue, Guillaume Pauthier (1801-1873) orientaliste, Louis Dubeux (1798-1863) orientaliste, Eugène Burnouf (1801-1852) linguiste, Henry Rawlinson (1810-1895) assyriologue.

Lettre à Reculot ; 6 avril 1843
Mossul 6 avril 1843
Mon cher ami[1]
Victoire ! J’ai trouvé le portrait de Sémiramis. Figurez-vous qu’à cinq heures d’ici mes travailleurs ont déterré les restes d’un monument incompréhensible tout couvert de bas-reliefs et d’inscriptions cunéiformes. Dans le nombre il y a une grande dame habillée d’une robe à manches plates serrée à la taille et fort élégante. La dame a des bracelets très gracieux et tient son sceptre à la main. De plus et c’est là que je conclus que c’est Sémiramis, elle a à la ceinture une immense latte de cuirassier à belle poignée. Je ne plaisante pas mon cher ami ; je vous assure que j’ai trouvé des choses fort curieuses et de jolies dimensions. Ma Sémiramis n’a que dix pieds de haut et comme elle n’est qu’en trois morceaux je pourrai l’expédier à Bassora et là en France. Seulement il faut absolument que vous m’aidiez car je suis bientôt au bout de ce que je puis raisonnablement dépenser pour la science. Je dois déjà payer près de deux mille piastres et c’est tout ce que je puis faire cette année. Il serait cependant dommage d’abandonner ce champ-là aux Anglais qui déjà rodent autour de mon monument prêts à se jeter dessus si je le lâche. Remarquez que c’est mon seul plaisir ici et j’espère que vous voudrez bien contribuer à me le conserver. Veuillez donc ordonner à Mr Alléon[2] de payer à Mr Glavany[3] mille ou deux mille piastres, en attendant que le gouvernement se décide à venir à mon aide.
Vous voyez que je ne vais pas de main morte mais que voulez-vous je compte sur vous en tout et pour tout.
Rien de nouveau du reste à Mossul. C’est toujours aussi bête que par le passé. Je m’en accommode parce que je ne serais pas mieux ailleurs. Je vis c’est tout ce que je puis exiger. J’ai bien quelques fois de tristes moments mais je les surmonte en pensant à ce que j’ai souffert ailleurs. La comparaison est tout à l’avantage de Mossul.
Etes-vous retourné à Vienne, vous êtes-vous bien amusé à Paris ? m’enverrez-vous des ornements d’église, des vêtements d’enfant de chœur. Il nous faut cela mon cher ami pour résister à la propagande protestante qui agit per fas et nefas. Jusqu’à présent je tiens bon mais ne nous abandonnez pas ou sans cela je ne réponds de rien.
Adieu. J’ai été interrompu et ai perdu le fil de mes idées. Je le retrouverai à la prochaine poste, en attendant je vous dis encore une fois que je vous aime de tout mon cœur.
[1] Edmé de Reculot (1815 – 1891) diplomate, alors en poste à Constantinople. Lettre conservée à la Bibliothèque de Botanique du Muséum – MS CRY 500/187.
[2] Jacques Alléon (1792-1876) banquier à Constantinople.
[3] David Glavany (1795-1885) négociant, banquier à Constantinople.

Lettre à Mohl ; 15 avril 1843
Mossul 15 avril 1843
Mon cher Mr Mohl
Je vous ai envoyé il y a peu de jours le récit de mes mirifiques découvertes dans le village de Khorsabad. La nécessité de défendre le catholicisme contre les infernales menées du puseyisme m’a empêché de retourner sur les lieux et je ne sais que par le rapport de mes ouvriers ce que l’on a trouvé depuis. Cela devient de moins en moins compréhensible et de plus en plus curieux. Les ouvriers ont continué à déblayer et quoiqu’ils aient déjà découvert trois fois plus qu’ils n’avaient fait, ils ne sont pas au bout du monument et rien n’en ne fait prévoir la fin ni comprendre l’ensemble. Du reste toujours des bas-reliefs historiques et des inscriptions. Après ce courrier j’irai passer quatre ou cinq jours et je copierai tout ce qui sera copiable.
Malheureusement nous touchons aux maisons du village et les habitants sont déjà venus se plaindre de ce que les travaux menaçaient les fondements de leurs masures. Si vous tenez à ce que je continue il faut que vous me fournissiez de quoi acheter quelques maisons qui nous gênent. Je ne puis le faire avec mes seuls moyens sans me gêner et sans m’exposer à faire banqueroute. Trouvez-moi trois ou quatre mille francs et je jette à bas tout le village. Cela en vaut la peine. Sémiramis avec un sabre au côté !!! Parlez-en au Gouvernement, à l’Académie, à qui vous voudrez cela m’est égal mais il me faut de l’argent. Sans cela la perfide Albion s’emparera de ma découverte et jugez quelle honte pour la France ; ce sera bien autre chose que le droit de visite. De l’argent ou la honte.
Ne manquez pas de publier de suite et sans perdre un instant ce que je vous ai envoyé. Il faut prendre date. Outre les puséistes, les méthodistes aussi ont été copier mes bas-reliefs et mes inscriptions. Nous sommes donc menacés dans notre priorité des deux côtés de l’Atlantique.
Rien de nouveau du reste, seulement les anglicans viennent d’exécuter une manœuvre de flanc assez habile. Ils cherchent à enfoncer notre aile chaldéenne, mais je suis un général trop habile pour me laisser surprendre, et ils en seront pour leurs frais de leur démonstration. Mais au fond tout cela est ennuyeux, la guerre n’est pas franche et les armes ne sont pas loyales. Ils ont toujours des guinées à la main et il est difficile de répondre à ces arguments là [Allāh yaʿlanahum / Que Dieu se révèle à eux ]
Dites moi pour l’amour de Dieu si Fresnel est consul ou s’il ne l’est pas. Dans ce dernier cas, la demande pour la création de son consulat a-t-elle été représentée cette année à la Chambre. Je vous assure que je m’intéresse à lui plus qu’il ne croit sans doute.
Et des livres cunéiformes m’en enverrez vous ? Oui ou non. Et la pierre de Mr Rassam et mes autres inscriptions qu’en dites-vous ? Ces dernières sont-elles dans une écriture qu’on puisse lire ou est-ce une nouvelle espèce comme il me semble ? remuez ciel et terre pour me trouver de l’argent. Il m’en faut et je n’admets pas d’excuses.
J’ajoute deux mots, peut-être quatre, à ma lettre pour vous dire que j’ai prié Madame de Mirbel de vous aider de son influence si elle en a pour nous nous aider à avoir de l’argent. Je lui ai dit dans le cas où elle aurait quelque moyen d’influencer quelque ministère de s’entendre avec vous. Madame de Mirbel est une excellente femme qui aime beaucoup ses amis et n’a pas de plus grand plaisir que de rendre service. il vous sera peut-être agréable de faire sa connaissance ainsi que celle de son mari. Ils pourront nous être utiles un jour ou l’autre.
Je suis décidément obligé d’interrompre mes fouilles parce que le Pacha a de véridiques témoignages au sujet des trésors ; il m’a cependant assuré par écrit que je ne devais avoir aucune inquiétude à ce sujet et qu’il ne voulait pas du tout tourmenter mes ouvriers. Mais comme il ment avec une impudence dont on n’a pas idée même en Orient je suis sûr que mon Khorsabad va m’attirer une affaire déplorable. Vous figurez-vous voir torturer de malheureux ouvriers employés par vous et pour un prétexte pareil. Cela me fait mal d’y penser ; mais c’est la faute de l’ambassade, si dès le commencement elle m’avait aidé à faire peur à cet animal, il serait doux comme un agneau. On m’a dit d’avoir patience et il en résulte que sûr de l’impunité cette bête féroce me nargue impudemment. Pour l’amour de mon consulat ne me trahissez pas et ne dites pas même aux murailles ce que je viens de vous dire.

Lettre à Layard ; 1er juin 1843
Mossul 1er juin 1843
Mon cher Monsieur
J’ai reçu votre lettre et j’ai été très déçu de voir que vous n’aviez pas encore vu mes premiers dessins. J’espérais que vous auriez pu dire quelque chose de positif sur ma découverte. Je pense que vous avez vu les deuxièmes, mais si ce n’est pas le cas, j’écris à M. Cadalvène pour les retenir afin de vous donner tout le temps de les examiner. Vous êtes tout à fait libre de copier les inscriptions, si vous le souhaitez, jusqu’à ce qu’elles soient publiées par M. Mohl.
Mais quel peut être ce curieux monument si richement décoré et dans un lieu où l’histoire ne mentionne aucune autre ville importante que Ninive ? Comme le dit M. Cadalvène, les ornements ont l’air sassanides, mais l’écriture est exactement la même que les inscriptions sur les briques de Ninive ; les emblèmes mythologiques sont également babyloniens. Je vous prie de me dire ce que vous en pensez. Vous me posez beaucoup de questions qui prouvent la bonne opinion que vous avez de mon érudition, mais je suis désolé de dire que je ne peux pas y répondre. Ici, je n’ai trouvé aucune inscription en caractères cunéiformes simples. Ils sont tous du genre Khorsabad. Cependant, si ma mémoire est bonne, je peux me rappeler de deux exemples du caractère simple à l’ouest des montagnes du Curdistan. L’un est la tablette gravée sur un rocher à l’embouchure de Nabir el Kelb, la rivière du chien, près de Beyrouth. L’autre est l’inscription trouvée dans le désert entre Suez et Belbeis par l’expédition française et sur laquelle a été faite la première tentative de déchiffrement.
Je regrette beaucoup que vous ne soyez pas ici pour admirer Khorsabad. Je peux vous assurer que c’est extraordinaire et que cela vaut vraiment d’être vu. Sachant que vous n’êtes pas réticent à l’idée de monter à cheval, je vous prie donc cordialement de prendre la poste et de venir à Mossoul. Je serai ravi de vous loger et de vous nourrir.
Faites-le s’il n’y a pas d’obstacles sur le chemin. Votre présence ici peut être très utile ; je ne sais pas dessiner et je ne peux donc faire que de simples esquisses des figures conservées, tout le reste sera perdu et c’est dommage car des détails mineurs qui pourraient me sembler sans importance, pourraient guider d’ autres à une certitude quant à l’âge du monument. Les faits historiques représentés et l’interprétation des inscriptions dépassent mes modestes connaissances, et je ne peux être aussi utile que vous le seriez. Venez ici.
Je suis excessivement fatigué de dessiner, de copier des inscriptions, et vous m’excuserez, je l’espère, de ne pas écrire une lettre plus longue. Lisez ma description, et elle vous dira tout.

Lettre à Mohl ; 12 juin 1843
Mossoul 12 juin 1843
Mon cher Mr Mohl
Je vous envoie encore du butin. Si vous n’êtes pas content de moi je ne sais comment faire pour vous satisfaire. Mais pour l’amour de Dieu dites-moi ce que c’est que mon Khorsabad. La vanité me fait trouver cela bien mieux, est-ce que je me trompe.
Publiez, publiez, publiez à quelque prix que ce soit et remboursez-vous chez Mr Hérard puis trouvez-moi de l’argent car je me ruine. Je ne veux pas m’arrêter car il y a ici des hérétiques prêts à me succéder et je ne veux pas leur donner ce plaisir-là. Interrogez le Gouvernement ou l’Académie. Il me semble que cela en vaut la peine car si je ne me trompe je vous ai déjà trouvé plus d’inscriptions cunéiformes que l’on en avait trouvé partout ailleurs. Et nous ne sommes pas au bout je vous assure.
Voulez-vous mon roi barbu et son grand vizir ? quelles barbes et quelles perruques ! Ils sont tous les deux en bon état et la pierre ne parait pas avoir souffert de l’action du feu. Ils pourront supporter le transport. Envoyez-moi des livres cunéiformes. Je voudrais étudier un peu cela et mes journaux asiatiques !! Si vous servez comme cela vos abonnés je cesse ma souscription. Je n’en ai pas reçu un depuis un an et demi que je suis membre de la Société.
Quant à la publication de mes étonnantes découvertes je vous laisse le maître d’agir comme vous le voudrez. Si vous croyez que cela puisse se vendre avantageusement publiez à part après avoir établi incontestablement la priorité dans votre journal ou ailleurs. Si vous croyez que la spéculation ne puisse être que mauvaise publiez dans votre journal qui je pense ne sera pas fâché de l’aubaine. Vous en feriez alors tirer à part une centaine pour que je puisse en donner à mes amis. Réfléchissez, mais pas trop longtemps et faisons du bruit le plus tôt possible.
Ecrivez moi un peu ou long sur ce que vous pensez de ce monument. Il y a des gens mal intentionnés qui le croient sassanide. Cela peut-il être ? l’écriture cunéiforme était-elle encore en usage à cette époque ? croyez-vous qu’on puisse parvenir à lire ces inscriptions ? cela me parait difficile, mais peut-être en ayant beaucoup pourra-t-on réussir. Qu’en pense Mr Burnouf qui me doit certainement son mémoire. Les inscriptions de Van sont-elles dans le même caractère ?
Dites donc à Duprat de me répondre. Il y a un siècle que je lui ai demandé des renseignements précis sur un orgue pour notre église. Je lui ai demandé de la musique et des livres. Pourquoi ne me répond-il pas ? Est-il malade ? J’espère que non.
Adieu il faut que je fasse mes dépêches officielles et la poste part demain. Ma description aux dessins compléteront ma lettre.
Par la première occasion je vous enverrai mes boules de terre glaise, des briques si vous en voulez et la tête d’un de mes prisonniers.

Lettre à Blainville ; 4 juillet 1843
Mossul 4 juillet 1843
Monsieur
Depuis mon arrivée ici je vous ai écrit plusieurs fois mais vous ne m’avez jamais répondu ; je serais inquiet si je ne voyais votre nom dans les journaux et surtout si Madame de Mirbel ne m’avait parlé de vous dans sa dernière lettre. Elle me dit que vous pensez à moi avec votre bonté accoutumée. Je vous en remercie de tout mon cœur, mais je serais heureux d’en avoir la preuve par vos lettres. Je sais combien vous êtes occupé mais enfin un mot un petit mot est bien vite écrit et cela ici me ferait tant de plaisir.
Ma vie ici est toujours comme je vous l’ai dépeinte sans plaisir comme sans grand souci. J’ai été souvent malade pendant l’hiver mais la chaleur m’a remis et nous en avons je vous assure de quoi me satisfaire. Mes supérieurs paraissent fort contents de moi, mes appointements me permettent de faire quelques petites économies pour mes prochains vieux jours. Je n’ai donc pas à me plaindre et en vérité je ne me plains pas. Si je ne suis pas heureux ici c’est qu’on ne peut l’être nulle part, je serais probablement beaucoup plus mal ailleurs.
Je n’ai pas le temps de m’occuper d’histoire naturelle et j’ai en vain prodigué les promesses aux arabes pour m’apporter des animaux ; ils prennent mon argent, ma poudre et mon plomb et je ne les revois plus. C’est avec regret je vous assure que je vois mon séjour ici inutile pour vous. Mais vous me le pardonnerez car en vérité ce n’est pas ma faute. Je suis trop occupé pour aller chasser moi-même et d’ailleurs vous le dirais-je ma dignité ne me le permet pas. Je ne pourrais donc que faire travailler d’autres pour moi et je n’ai rien négligé pour y parvenir mais tout a été inutile.
Je me venge sur les antiquités. Vous savez sans doute que j’ai eu l’avantage de détenir dans un village tout un monument assyrien tout couvert d’inscription et de bas-reliefs. C’est la plus curieuse chose du monde. Le ministère m’a accordé des fonds pour continuer mes recherches et je pense pouvoir en envoyer des preuves en France. Vous verrez cela et pourrez-vous assurer que les arts avant Alexandre étaient remarquablement avancés dans ces pays ci. Mes travaux sont seulement interrompus pour un mois. Mes ruines sont à quatre lieues d’ici et il me faut y rester sous la tente ce qui par une chaleur de 40° n’est pas amusant. J’ai failli mourir à ma dernière visite et j’ai été si sérieusement pincé que je ne veux pas retourner là avant le mois de septembre.
Nous sommes toujours ici fortement travaillés par la propagande anglaise. Jusqu’ici le mal n’est pas grand et nous résistons avec succès et surtout avec honneur. Le gouvernement est très bien disposé et m’accorde toutes mes demandes car il semble avoir bien senti combien dans ces pays ci ses intérêts sont liés à ceux du catholicisme. Je n’ai pas à me plaindre de ce côté-là, mais j’ai lieu de ne pas être content de la Société de Lyon. Je lui avais écrit une lettre il y a six mois pour lui exposer l’urgent besoin que la mission dominicaine ici a de rebâtir et d’agrandir son église et je lui avais demandé des secours pour cela ; on ne m’a seulement pas répondu. Non seulement ce n’est pas poli, mais cela montre peu d’intérêt pour une mission actuellement formés de bons et dignes dominicains pleins de zèle et de dévouement. La Société de Lyon aurait dû se rappeler qu’il y a ici une nombreuse population catholique, cela est dû uniquement aux soins des dominicains et à leur courageux efforts dans un temps où une mission en Mésopotamie n’était pas chose facile. Ne pourriez-vous pas nous aider, Monsieur, parmi les hauts personnages que vous connaissez, n’y en-t-il pas qui puissent avoir quelque influence à Lyon. Dans toutes les affaires humaines il faut s’aider et si nous avions un chaud avocat auprès de la Société pour lui faire connaître nos besoins et les véritables services que rendent les dominicains, peut-être nous serait-elle favorable. Cherchez-nous cela, Monsieur, si cela est en votre pouvoir non seulement vous me feriez grand plaisir, mais encore vous feriez une chose utile, fort utile au catholicisme dans ces pays ci et par conséquent à notre influence. Il nous faudrait un protecteur à Lyon sans cela on y écoutera toujours de préférence ceux qui parlent le plus et on négligera naturellement les gens qui comme les dominicains de Mossul font modestement leur devoir.
Veuillez transmettre mes souvenirs à toutes les personnes du Jardin qui s’intéressent à moi ; Mr Chevreul, Laurent, Gervais, les deux Prévost.
Mr Decaisne a -t-il reçu ma caisse de plantes que je lui ai envoyé. Pourquoi ne m’écrit-il pas ?

Lettre à Layard ; 22 juillet 1843
Mossul 22 Juillet 1843
Mon cher Monsieur
J’ai été extrêmement intéressé par votre lettre, et j’espère que vous ne manquerez pas de me faire part de votre idée sur ma découverte. Je ne sais pas quoi en faire moi-même et je suis preneur de l’opinion des autres, pourvu qu’ils ne placent pas mon monument après le Christ ; mais cette opinion ne serait rien d’autre que l’expression d’une rancœur religieuse ; c’est bien l’Église d’Angleterre ; pour les Américains ici, ça n’a rien à voir avec ça. Ce sont de braves gens, quelles que soient leurs opinions religieuses, mais nous avons ici une bande de Puseyistes qui me haïssent avec une amertume politico-religieuse et ces messieurs sont bien fâchés qu’un Français et un catholique aient eu la chance de faire une découverte archéologique. C’est la véritable explication de leur opinion.
Vous êtes tout à fait libre de prendre une copie de ce que vous voulez, et je serai très content de lire vos commentaires sur cette ruine ; tradidit Khorsabad disputationibus eornum. Je ne peux prétendre qu’à la description, puisque je n’ai ni le livre ni les connaissances préalables nécessaires pour discuter de la signification. Votre avis est le bienvenu. Mais je pense que vous devriez attendre un petit peu, car un nouveau coup de pioche peut changer votre opinion. Ainsi, vous vous plaignez du manque de symboles à visage, et bien tout à l’heure j’envoie un taureau avec une tête humaine et une figure ailée avec une tête d’oiseau et une figure avec le lotus. Soyez donc patient.
J’ai l’intention faire un volume de l’ensemble et j’ai écrit à M. Mohl pour qu’il publie ma découverte de cette manière ; Je pense qu’il est préférable de le publier au coup par coup dans une revue. Je crois qu’avec les figures et les nombreuses inscriptions, on peut faire une œuvre tout à fait acceptable pour les savants.
La dernière fois que j’ai visité Khorsabad, j’ai été gravement malade et je ne pouvais pas beaucoup travailler. Je n’ai pas l’intention d’y aller avant septembre, car c’est un endroit très malsain en ce moment. J’ai donc arrêté de travailler parce que les sculptures sont dans un tel état que lorsqu’elles sont exposées pendant une courte période, elles tombent en morceaux. Si on les découvrait maintenant, elles seraient perdues avant que je puisse y aller.
Khorsabad est à 4 heures et demie de caravane au nord-est de Mossoul ; Avec un [bateau], on peut s’y rendre en 2h 1/2. Ce n’est pas loin de la rive orientale de la petite rivière Khausser. Le mont est plus petit, je crois, que celui de Nabi Ionnes, mais néanmoins il y a beaucoup plus de travail. Ce qui est fouillé maintenant est à peu près le quart de l’ensemble et j’ai toutes les raisons de croire que l’intérieur est rempli de constructions. Je désire vivement me rendre sur les lieux. Je voudrais bien retrouver l’endroit où les habitants ont exhumé des spécimens de sculptures dans une sorte de marbre noir dur. Seulement, je crains qu’il ne s’agisse que d’un petit monument, peut-être une tombe aujourd’hui détruite. Nous le saurons bientôt, car j’ai l’intention de renverser tout le monument.
Pour votre satisfaction, je dis à M. Cadalvène de retenir mes dessins actuels, afin que vous puissiez les observer à loisir. Ils sont mal exécutés mais vous devez m’excuser car je ne sais pas dessiner. De plus, dans des passages aussi étroits, on ne peut pas voir les objets en perspective, et quand on regarde une figure de quatre pieds de haut on en voit une partie à angle droit et les parties supérieures sont très aiguës, et c’est la raison pour laquelle je rends toujours les parties inférieures trop grandes. Mais je crois qu’ils seront en mesure de corriger cela en France. Quant à l’exactitude, vous pouvez y compter.
Ne manquez pas de me dire quelles sont ces figures symboliques. En fait, je n’ai pas de livres, je suis tout à fait seul ici et c’est un régal de recevoir des lettres comme les vôtres. Des discussions récentes ont coupé court à tout rapport entre moi et les Puseyistes et je ne peux donc pas avoir d’aide pour enquêter sur l’affaire. Il n’y a pas grand-chose à regretter, car M. Badjer, bien qu’il soit un homme intelligent, décide de chaque sujet avec un air de supériorité tout à fait offensant pour son interlocuteur. Alors il ne peut y avoir de discussion amicale avec lui et je le laisse [ mot ill.] dans son omniscience.
Le colonel Taylor, à qui j’ai envoyé un bref compte rendu de ma découverte et des copies de quelques figures, est enclin à croire à un monument Kazanian et pense que c’est un monument sépulcral similaire, dit-il, à ceux de l’Étrurie. Vous voyez qu’il a trouvé comme vous une certaine similitude entre ces sculptures et les sculptures étrusques. J’ai également envoyé une courte description et un plan au Major Rawlinson qui est attendu à Kermashad. Je suppose que lorsqu’il sera sur [ mot ill.], il viendra par ici. Et je l’ai invité à le faire. J’espère qu’il le fera. Et pour vous, mon cher Monsieur, vous n’êtes pas un véritable amoureux de Sémiramis si vous ne venez pas ici pour superviser mon travail. Je ne peux pas y rester, et d’innombrables choses curieuses seront perdues faute d’une présence constante. Je fais ce que je peux, mais c’est très peu en comparaison de ce qu’il faut faire. Venez-y avec M. Cadalvène ; partez au début du mois de septembre, ce sera un plaisir de voyager et vous pourrez rentrer à Constantinople avant l’installation du froid. Venez, je vous prie, et amusez-vous un peu d’archéologie à Khorsabad.
Vous devez savoir que très souvent cet endroit est appelé Khestebad, la demeure de Sicknan. C’est tout à fait vrai. D’ailleurs, selon les habitants, il est hanté et on dit qu’un fantôme m’a frappé la nuit, ce qui a été la cause de ma grave maladie.
L’éléphant était une erreur, et il est impossible de déterminer maintenant ce qu’il y avait devant le char ; je suis tout à fait d’accord avec vous sur les figures féminines ; je soupçonne que ce sont des eunuques, vous n’avez pas remarqué que je l’ai dit dans ma troisième lettre. L’erreur était possible quand il n’y avait qu’une figure découverte, mais il y en a bien d’autres, c’est ce que vous soupçonniez. Le visage est très féminin comme vous le verrez par un dessin que je vous enverrai prochainement.

Lettre à Burnouf ; 8 septembre 1843
Mossul 8 septembre 1843
Monsieur
J’ai reçu votre mémoire et je vous remercie très sincèrement. Je sais d’ailleurs par M. Mohl que vous avez bien voulu vous intéresser à mes recherches et que vos démarches sont pour beaucoup dans le succès de mes demandes auprès du ministre. Soyez sûr de ma reconnaissance.
J’ai déjà lu et je puis dire étudié votre mémoire quoiqu’il n’ait qu’un rapport indirect avec mes inscriptions, elles sont évidemment dans un tout autre caractère que celui si heureusement déchiffré par vous ; il n’y a dans vos planches que l’inscription du Prince Cantinir et peut-être les lignes inférieures de celles de Mourghab qui aient du rapport avec mes inscriptions ; mais ces derniers sont évidemment mal rendues puisque les trois transcriptions diffèrent considérablement. Je crois que vous n’éprouvez pas le même inconvénient avec mes copies, elles ont été faites avec le plus grand soin et je commence à avoir une telle habitude que pour moi l’erreur dans la forme même des groupes est devenue difficile. Au reste j’ai commencé à faire des fac similé en papier mouillé et les enverrai bientôt. Je regrette seulement que ce moyen ne soit pas possible partout, les caractères étant dans beaucoup d’endroits remplis par une incantation, on les voit parfaitement, mais ils ne donneraient pas d’empreintes.
J’ai déjà bien réfléchi sur ce système d’écriture et il me semble impossible que chaque groupe puisse être considéré comme une lettre. Il y en aurait évidemment trop pour un alphabet quelque riche qu’on le supposât. D’ailleurs si c’était des lettres la même proportion entre elles se trouverait dans toutes les inscriptions ; j’ai remarqué au contraire que certains groupes très fréquents dans quelques noms ne se trouvaient pas ou se trouvent rarement dans d’autres. Enfin de simples lettres pourraient-elles se trouver espacés comme elles. Ce sont dans l’inscription sur le pavé du passage N°3. Ces raisons me font supposer que les groupes les plus compliqués doivent se décomposer en caractères plus simples réunis pour former un mot ou une portion de mot. Si je ne me trompe la comparaison de deux inscriptions sur le pavé du passage N°1 et 2 pourra être fort utile pour aider à deviner le système. On voit en effet que l’inscription N°1 se retrouve avec quelques différences dans le commencement de l’inscription N°2.
Ces différences consistent non seulement dans l’addition de quelques groupes mais encore dans le changement partiel de quelques-uns. Ainsi sans le N°1 le 3ème caractère est [signe cunéiforme – voir document original]
Dans le N°2 le 3ème est [SC] les deux premiers et les suivants étant les mêmes. Après quelques groupes semblables dans les deux on trouve dans le N°2 [SC] ce même groupe dans le N°1 est divisé en deux portions dont l’une [SC] est à la fin d’une ligne et l’autre [SC] au commencement de la suivante. Si ce groupe était une seule lettre cela pourrait-il avoir lieu, je le crois d’autant moins que souvent on trouve le groupe [SC] seul.
Un peu plus loin on trouve dans mes inscriptions [SC] et dans l’autre [SC]
Il me semble évident que chacun de ces groupes est composé d’une lettre [SC] semblable suivie d’une autre différente, à moins de supposer que [SC] étant en réalité formé d’un même nombre de triangles quoique différemment placés ne soient le même caractère. Immédiatement après ce groupe on trouve dans le N°1 [SC] et dans le N°2 [SC] .
Ne faut-il pas encore décomposer ces deux groupes.
Quoiqu’il en soit de mon idée j’espère que les nombreuses inscriptions que j’ai copiées pourront aider les savants dans leur recherches. Si je ne me trompe on n’avait jusqu’à présent qu’un petit nombre d’inscriptions dans ce système et pour parvenir à rectifier il faut avoir beaucoup de textes afin de pouvoir établir des comparaisons. Sur ce rapport là je crois que ma découverte sera fort utile. J’ai déjà copié beaucoup d’inscriptions et selon toute les apparences je suis encore loin de la fin de mon monument. Je serai fort heureux, Monsieur, s’il continue à vous intéresser et surtout s’il peut donner lieu à des recherches suivies d’un aussi heureux succès que celles que vous avez faites sur l’écriture persépolitaine.
Vous ne vous rappelez peut-être pas, Monsieur, que nous avons été condisciples au collège Louis le Grand sous Mr votre père. Qui aurait pu croire alors qu’après trente ans j’aurais occasion de vous écrire de Mossul sur l’écriture cunéiforme.




Lettre à Layard ; 20 septembre 1843
Mossul 20 septembre 1843
Mon cher Monsieur
J’ai reçu votre lettre du 30 août et je suis de plus en plus satisfait de vos communications intéressantes. Je ne peux qu’être d’accord avec ce que vous dites sur la probabilité que mon monument soit assyrien. Cela rend le déchiffrage des inscriptions d’autant plus souhaitable car nous savons si peu de choses sur ces anciennes dynasties. Malheureusement, cela me semble très difficile et plus je les regarde, moins je comprends ce système d’écriture. Je crois seulement qu’il ne peut y avoir de classement alphabétique des différents groupes, car ils sont trop nombreux pour représenter des lettres. Il me semble plus probable que ces groupes soient des mots composés de parties de mots et doivent être décomposés en caractères plus simples : les lettres. Je crois avoir des faits pour le prouver.
En ce qui concerne les inscriptions de Van, elles sont écrites dans un caractère qui présente effectivement certaines similitudes avec le mien, mais il y a tant de différences qu’il m’est impossible de croire qu’elles soient identiques. Des groupes très courants dans les inscriptions de Van ne se trouvent jamais à Khorsabad, et vice versa. C’est bien dommage que ni les unes ni les autres ne puissent être lues, mais nous ne devons pas désespérer de l’ingéniosité de nos érudits.
Mes lettres sont publiées simultanément en Angleterre, à l’Athenaeum, et en Allemagne. Votre souhait est donc exaucé. Quant à vous, cher Monsieur, je vous répète que je n’ai aucune objection à ce que vous publiiez ce que vous souhaitez sur ce sujet, ni à ce que vous résolviez certaines des figures qui pourraient être nécessaires à l’appui de vos idées. Ce à quoi je m’opposais était la publication de presque tous mes dessins ; je suis d’autant plus contraint d’imposer cette restriction que mes lettres et mes dessins sont publiés aux frais de la Société Asiatique ; dans un tel état de choses, elle aurait certainement le droit de se plaindre si, par une autre publication, elle était privée de la priorité ou de la nouveauté de l’affaire. C’est de ma part une question de délicatesse que vous comprendrez très bien, j’en suis sûr. Mais je le répète, cela n’a rien à voir avec une dissertation sur ma découverte, ni même avec la publication d’une partie des figures à titre d’échantillons.
La figure à tête d’oiseau a certainement quelque chose d’un emblème égyptien, mais elle est aussi comme les figures que l’on rencontre très souvent sur des cylindres ou des sceaux babyloniens. Je me souviens que j’ai envoyé à M. Cadalvène un sceau de pierre jaunâtre gravé avec ces formes. L’une des figures est exactement similaire à celle de Khorsabad. Il n’y a aucune différence ; seulement, si je me souviens bien, que sur le sceau la main tient le panier mythologique au lieu d’un panier comme ceux de Khorsabad. Ces personnages à tête d’oiseau sont à la fois babyloniens et égyptiens.
Je vais recommencer à creuser et dans peu de temps, j’espère que je vous enverrai de nouveaux problèmes à résoudre.
Les Américains vous remercient de votre discernement entre eux et les Puseyistes. Je dois dire qu’il existe une grande différence entre eux et, malgré nos divergences de religion, nous nous entendons très bien. C’est impossible avec l’autre, un Maltais fier, amer et égocentrique.

Lettre à Mohl ; 15 octobre 1843
Mossul 15 octobre 1843
Mon cher Mr Mohl
Adieu Khorsabad ! le Pacha a fait faire par les habitants une pétition contre mes fouilles, il a envoyé le Cadi sur les lieux pour informer. Enfin je crois que c’est fini de mes travaux. J’envoie un exprès à ce sujet à Mr de Bourqueney mais j’en espère peu à vous dire le vrai. Le Pacha est trop fin pour s’opposer ouvertement à ce que je fais ; il fait protester les autres et La Porte répondra qu’elle ne peut forcer ses sujets à vendre leurs maisons si cela ne leur plaît pas. Franchement je crois qu’il ne faut plus espérer continuer ; j’ai retiré les ouvriers jusqu’à ce que je reçoive une réponse de Constantinople.
Ne dites rien cependant encore. Laissez partir Mr Flandin. Sa présence à Constantinople forcera l’Ambassade à s’occuper plus activement de cette affaire parce que le Gouvernement y sera engagé. Seulement n’oubliez pas de faire en sorte que le ministre fasse donner ordre à Mr de Bourqueney de demander un firman pour les fouilles. Pour cela dites seulement que le Pacha a fait de quelques nouvelles difficultés au sujet des fouilles sans dire que j’ai été obligé de cesser. Laissez avant partir Mr Flandin. Il faut qu’il aille à Constantinople où sa présence fera plus que mes plaintes.
Je vous remercie bien de tout ce que vous avez fait pour moi ; mais quel dommage si après tant de peine de votre part nous ne pouvons pousser jusqu’au bout ma belle découverte. Je suis désolé.
Adieu, surtout de la prudence et ne dites pas toute la vérité car on se découragerait, on ne ferait pas la nouvelle allocation, on n’enverrait pas Mr Flandin et ensuite si par hasard les travaux étaient repris tout serait à recommencer.

Lettre à Layard ; 24 novembre 1843
Mossul 24 novembre 1843
Mon cher Monsieur
J’ai reçu votre aimable lettre datée du 7 novembre. J’ai le regret de dire que mon travail à Khorsabad est toujours suspendu et ne peut être continué qu’avec un ordre très fort et précis de La Porte. Comme mon ambassadeur prend la chose à cœur, j’espère un succès.
Votre figure ailée diffère énormément de la mienne. La tête est humaine ; elle a quatre ailes, la mienne seulement deux ; le vêtement ressemble en effet à celui de certains personnages de Khorsabad, mais pas du tout à celui de la figure à tête d’oiseau. Je crois qu’il doit s’agir d’un tout autre emblème. L’un des Américains, Dr Grant, pense que c’est le dieu Neszath, mentionné comme un dieu assyrien dans la bible. Vous savez que dans toutes les langues sémitiques, nesz signifie aigle. En ce qui concerne le taureau à tête humaine, n’est-il pas possible que ce soit une référence au nom d’Assur. Dans les langues sémitiques, les mots TH, SCH et S sont souvent permutés. C’est ainsi que Tyrus est devenu Sour. Dans ce cas, Assur serait le taureau, car il s’agit d’un article chaldéen.
Quelle est votre opinion sur la langue parlée par les Assyriens ?
À ce stade, vous avez dû lire ma cinquième lettre et voir les dessins qui l’accompagnaient. Je trouve le modèle très curieux. Mais quel a bien pu être ce monument si riche en sculptures et en inscriptions ? Je suis bien loin de pouvoir le dire.
Le sceau avec la figure à tête d’oiseau a été acheté ici mais il ne provient pas du monument. Je ne sais pas où il a été fabriqué et il se peut qu’il soit babylonien.
Je n’ai aucune raison de croire que mes adversaires aient contribué aux obstacles que j’ai rencontrés, et je regretterais que de telles rumeurs circulent. Je suis en très bons termes avec les Américains, car ce sont des gentlemen qui prêchent ce qu’ils jugent juste et honnête ; il n’y a jamais eu un mot désagréable entre nous.
J’ai eu des querelles avec le missionnaire puseyiste, mais il n’est pour rien dans les difficultés inventées par le Pacha.
Je vous dis ces choses parce que j’ai vu dans l’article du London Record que l’état des choses ici est représenté d’une manière si fausse qu’elle répand en Europe de très mauvaises impressions. On dit que les événements malheureux dans le pays nestorien ont été causés par la concurrence des divers missionnaires chrétiens ici. Rien ne peut être plus faux que cela. La seule cause a été le fanatisme des Curdes et ce projet a été formé, selon le témoignage du Dr Grant, bien avant que les missionnaires catholiques ou anglicans ne viennent ici. Nos querelles avec M. Badjer trouvent leur origine dans la conduite inqualifiable du propre frère de son agent, M. Rassam, et se limitent à Mossoul, et n’ont aucun rapport avec son influence chez les Nestoriens. Il est vrai qu’un des missionnaires catholiques est allé à la montagne pendant deux jours et a vu le patriarche nestorien, mais le Dr Grant et son ami M. Ainzdell étaient constamment présents à leurs entretiens ; pas un mot désagréable n’a été échangé entre eux et tout était amical. Je suis heureux de dire que les missionnaires américains, les seules personnes que le London Record épargne de ses critiques, seront les premiers à contredire ces déclarations. Le Dr Grant m’a donné une lettre destinée à être publiée dans laquelle il reconnaît la vérité et explique les faits tels qu’ils étaient réellement. J’en suis heureux, parce que ces choses font beaucoup de bruit en Angleterre et se répéteront en France ; comme je suis très durement traité, l’impression, si elle n’était pas contredite, serait très mauvaise pour moi. Rien ne peut être plus juste et plus satisfaisant que la lettre du Dr Grant ; le seul qui puisse en souffrir est M. Badjer, dont l’esprit amer a été encore plus ressenti par les Américains que par nous, mais je tiens à dire que leurs querelles n’ont aucun rapport avec l’affaire nestorienne et ne peuvent en aucune manière en avoir été la cause.
Je ne comprends pas qui écrit de telles choses. Ces articles sont très virulents contre M. Badjer, tout aussi virulents contre moi ; ils ne peuvent évidemment être écrits par les deux parties; les missionnaires américains vont les contredire publiquement, et d’ailleurs je crois sincèrement qu’ils ont tort lorsqu’ils crient qu’ils n’ont rien à voir avec cette affaire ; et pourtant, ces articles sont manifestement écrits par quelqu’un qui connaît certains faits, mais les déforme de manière à les rendre faux.
Je soupçonne que tout cela vient de Bagdad, où M. Badjer n’est pas très apprécié, et où quelqu’un [?], à sa manière, a transmis des informations par ce même M. Badjer. Mais Dieu connaît la vérité.
Je vous dis cela en privé et [?] parce que je regretterais de perdre un peu de votre bonne opinion. Je me soucie peu de ce que disent les journaux et n’éprouve pas le besoin d’y répondre publiquement. Si on me demandait des comptes, il me serait très facile de tout remettre en bon ordre.
Mais revenons à Khorsabad. Je souhaite vivement que vous publiiez quelque chose à ce sujet. Je ne peux maintenant qu’en faire une description , mais vous pourriez faire la théorie ; pourquoi ne l’essayez-vous pas ? C’est un sujet intéressant et, comme vous connaissez bien les antiquités perses et babyloniennes, vos idées auraient un grand poids. J’espère que ce n’est pas ce que j’ai dit qui vous a empêché d’écrire. Comme je vous l’ai dit, vous pouvez choisir dans mes dessins ce qui peut vous être utile et je serai très heureux si vous pouvez distinguer ce qu’était Khorsabad et ce que signifient les sculptures qui s’y trouvent. Le Pacha de Mossoul pense que c’est la naissance de Nabuchodonosor avec l’air de Locman el Hakim. Cette association n’est-elle pas digne de lui ?
Je ne savais pas que le comte Pourtalès était de nouveau à Constantinople. Je ne manquerai pas de lui écrire ; en même temps, envoyez-lui mes souvenirs amicaux.

Lettre à Duchâtel; 8 décembre 1843
Mossul 8 décembre 1843
Monsieur le Ministre
J’ai l’honneur d’envoyer à Votre Excellence le duplicata de l’état des dépenses faites à Khorsabad depuis le 1er août jusqu’au 1er novembre 1843. J’ose espérer qu’elle voudra bien en ordonnancer le montant.
Comme je l’ai dit à Votre Excellence les obstacles qui s’opposaient à la continuation des fouilles ont été levés et de plus l’ambassade du Roi à Constantinople a obtenu les ordres nécessaires pour éviter à l’avenir toute difficulté. Malgré cela j’attendrais pour reprendre les travaux l’arrivée de Mr Flandin. La saison n’est pas favorable et si on découvrait actuellement les sculptures les pluies les détruiraient probablement avant que ce dessinateur ne fût ici pour en faire des représentations exactes.
Il ne me reste plus que 1047fr. sur les 3000 que Votre Excellence a bien voulu m’allouer pour les recherches. La nouvelle allocation parait être au nom de Mr Flandin puisque je n’ai reçu à ce sujet aucun avis officiel ; j’aurais soin en conséquence de ne pas dépasser pour ma part ce que Votre Excellence a mis à ma disposition et ensuite les frais seront supporter par le crédit ouvert à Mr Flandin.
A cet égard là j’oserai faire observer à Votre Excellence que n’ayant aucune connaissance officielle ni des instructions données à Mr Flandin ni de l’allocation de nouveaux fonds je vais me trouver vis-à-vis de ce dessinateur dans une position fausse et il peut en résulter un conflit désagréable. Votre Excellence est trop juste pour ne pas reconnaître qu’ayant fait une découverte intéressante j’ai le droit d’en profiter et elle voudrait certainement pas me priver de ma part légitime. Or je n’ai dans les mains comme pièce officielle qui règle de Mr Flandin ; l’allocation étant à son nom il en aura la libre disposition et il peut arriver qu’il se considère comme le chef et le directeur de l’exploitation sans que j’aie aucun moyen de résister à ces prétentions. S’il les élevait je pourrais réclamer sans doute et l’équité et la bienveillance de Votre Excellence protégeraient ce que je regarde comme mon droit, mais de pareilles discussions porteraient ici atteinte à la considération du consulat et il vaut mieux les prévenir qu’avoir à en réparer les effets. J’ose donc supplier Votre Excellence de vouloir bien, d’accord avec S.E. monsieur le Ministre de l’Instruction publique tracer par une décision officielle la ligne de conduite de Mr Flandin et faire mettre en mon nom le crédit alloué pour les fouilles. Je crois devoir insister sur ce dernier point parce que seul il suffirait pour prévenir toute difficulté et que d’ailleurs il serait pénible pour moi d’être obligé de me servir de l’intermédiaire d’un étranger pour avoir la disposition des fonds destinés à exploiter une découverte entièrement due à mes soins. Dans l’état actuel des choses je serais complètement soumis aux volontés de Mr Flandin et je m’en rapporte hardiment aux sentiments d’équité de Votre Excellence pour apprécier la convenance et la sécurité d’une semblable situation.
Etat des dépenses faites pour exécuter des fouilles sur le territoire de Ninive depuis le 1er août jusqu’au 1er novembre 1843
Piastres turques | Francs | ||
Achat de bois nécessaires pour soutenir les murailles ruinées | 341 | 83 | |
Construction d’une petite maison nécessaire pour mettre en sûreté les fragments jusqu’à leur transport à Mossul | 803 | 195 |
|
Travail des excavations pendant un mois | 1095 | 259 |
|
Achat d’une maison du village, (…) au gardien envoyé par le Pacha, dépenses diverses etc. etc… | 425 | 104 |
|
Total | 640 |

Lettre à Mohl ; 7 janvier 1844
Mossul 7 janvier 1844
Mon cher Mr Mohl
Quoiqu’un peu malade je veux vous écrire cependant ce soir de peur de manquer de temps plus tard. Je vous souhaite d’abord toutes sortes de prospérités pour la présente année et puis je vous dirai que je suis un peu rassuré sur mes craintes vis-à-vis de Mr Flandin. J’ai reçu enfin une ancienne lettre de lui de Paris (forte différente des récentes) et deux lettres anciennes du ministre de l’Instruction Publique et de celui de l’Intérieur. Les choses ne sont pas aussi mal que je le craignais et si je me suis inquiété la faute en est à cet imbécile de Mr Miège à Marseille qui malgré mes continuels avis s’obstine à envoyer ma correspondance par Alep, elle m’arrive ainsi au bout de quatre mois.
D’abord, mon cher ami, la lettre de Villemain[1] est parfaite et fixe clairement la position de Flandin comme dessinateur, uniquement comme tel. C’est en cette qualité qu’il lui donne 18,000fr. La lettre de Duchâtel est moins claire mais il m’annonce avoir ouvert un crédit de 9000fr. à mon nom pour les travaux. Je ne conçois pas comment Hérard ne m’en a pas averti et inde irae. Tout cela n’est pas mal, seulement si on ne me donne pour fouiller que 9,000fr. ce ne sera pas suffisant certainement. Si d’un autre côté une partie des 18,000fr. de Flandin doit être employé aux travaux nous rentrerons dans l’ancienne difficulté. Cela pour moi est peu important si Villemain tient à la décision qu’il exprime dans sa lettre clairement et positivement, celle que Flandin n’ait rien d’autre à faire qu’à dessiner les monuments que j’ai découvert ou découvrirai.
Le plus important est que ni l’un ni l’autre des ministres ne disent qui fera le texte de l’ouvrage futur et les rapports pendant les travaux. Vous concevez que je tienne à ces deux choses-là ; il faut absolument que cela me soit réservé et je vais en écrire aux deux ministres. Appuyez cela car cela me semble juste.
Comme je ne reçois d’argent que du ministère de l’Intérieur c’est à lui dorénavant que j’adresserai mes rapports, il les communiquera à l’Académie et au ministre de l’Instruction publique[2].
Mr de Bourqueney m’écrit qu’il est convenu de tout avec La Porte au sujet de mes fouilles et on envoie un commissaire pour veiller à l’exécution des conventions. Entre nous soit dit, mon cher ami, je ne serai tranquille que quand tout sera fini. On a essayé cela de la manière la plus propre à donner au Pacha toutes facilités de m’arrêter s’il le veut et je me trompe bien s’il n’en profite pas. De plus cet arrangement, si tant est que c’en soit un, est si honteux, si déshonorant pour moi, pour le consulat, pour l’ambassade etc., il constate l’abandon d’anciens privilèges si essentiels que bien certainement si je ne tenais à finir les fouilles je donnerais ma démission de consul plutôt que de s’y soumettre. C’est dégoûtant de servir une ambassade pareille et elle mériterait bien que je fisse part de ce qui vient de se passer à cet égard à quelque journal pour le faire parvenir aux Chambres. Le Pacha peut maintenant me donner du pied dans le derrière ; il est bien sûr que l’ambassade se contentera de lui dire petit coquin finissez je vous en prie. Mais le secret là-dessus je vous en prie.
Je n’ai encore rien reçu de mes lettres. Flandin me les apportera mais Dieu sait quand, car il parait vouloir prendre la route d’Alep. A ce propos vous ne m’avez pas écrit si vous avez reçu mon quatrième et mon cinquième envoi. Comment les trouvez-vous ? Qu’est-ce que le taureau a tête humaine et l’homme à tête d’oiseau ?
J’ai la douleur de devoir vous dire qu’on m’a annoncé que la pluie avait détruit presque tout ce qui était découvert. J’avais fait mettre des soutiens dans les endroits exposés mais on les a volés et tout est tombé. Vous avez au reste les dessins de tout ce qu’il y a d’important et toutes les inscriptions sauf trois dont deux même ne seront pas perdues parce qu’elles étaient sur le pavé. Il n’y a à regretter que la différence entre mes croquis et les dessins de Mr Flandin.
J’ai vu l’habitant d’Erbil le véritable propriétaire du terrain de Khorsabad. Je suis convenu avec lui que quand le commissaire de La Porte sera arrivé, il reviendra à Mossul pour s’entendre avec moi au sujet de la vente des terrains. C’est une affaire sûre si le Pacha ne gagne pas ce commissaire en lui donnant quelques milliers de piastres. Je le crains beaucoup parce que le Pacha sera obligé d’agir ainsi et de fermer la bouche à cet envoyé de La Porte sous peine de se voir découvert comme le plus grand et le plus impudent menteur qu’il ait au monde nous verrons.
Je répondrai incessamment à la lettre de Mr Burnouf en attendant saluez-le de ma part.
En relisant les lettres ministérielles je vois que le ministre de l’Intérieur donne 6,000fr. à Flandin en sorte que ce monsieur a 24,000fr. pour sa part, il ne s’est pas oublié. Mais si quelque chose de cette somme est destiné aux fouilles il faut qu’on le mette à ma disposition. J’écris aux deux ministres à ce sujet ainsi que pour me faire réserver le droit de la publication et des rapports. La lettre de Flandin diffère de celle du ministre en un point essentiel, ceux-ci l’envoient uniquement pour dessiner ce que je découvrirai, lui il dit être envoyé pour découvrir conjointement avec moi. Vous voyez de suite où mène cette différence. Mais si Mr Villemain ne change pas, tout pourra s’arranger car sa lettre est parfaite.
[1] Abel François Villemain (1790-1870) ministre de l’Instruction publique de 1839 à 1845.
[2] Le 6 janvier 1844 un arrêté du ministère de l’Intérieur stipulait :
Art. 1 M. Botta, consul de France à Mossul, est chargé de faire continuer les fouilles commencées sur le sol de l’ancienne Ninive (Mésopotamie).
Art. 2 M. Flandin, peintre est chargé de se rendre à Mossul, à l’effet de dessiner les figures & inscriptions des objets les plus précieux, provenant des dites fouilles, qu’il n’y aura pas lieu de transporter en France.
Art. 3 Les sommes nécessaires pour acquitter les dépenses résultant de ces deux missions seront mises à la disposition de M.M. Botta et Flandin, par M. Flury-Hérard, banquier à Paris, auquel elles seront remboursées par notre ministère, sur la production des reçus des dits Botta & Flandin.

Lettre à Mohl ; 24 février 1844
Mossul 24 février 1844
Mon cher Mr Mohl
Quoique je n’ai absolument rien à vous dire je ne veux pas perdre la bonne habitude de vous écrire par tous les courriers. J’écris en même temps la lettre de remerciements à l’Académie.
Calme plat à Mossul ; je n’ai jamais été si tranquille. Le Pacha est mort et le puseyisme est aux abois. Je triomphe de toutes les manières possibles.
Quant à Mr Flandin pas de nouvelles. Je sais seulement que son compagnon Chakhir bey, le commissaire envoyé par La Porte pour me surveiller, n’est parti de Constantinople que le 28 janvier. Il s’ensuit que ce monsieur soit tout au plus à Beirout à présent et que Flandin n’arrivera pas ici avant la fin d’avril. Quelle sotte idée il a eu de prendre la route d’Alep. La meilleure saison se passera avant que nous ne puissions-nous mettre à l’œuvre.
La troisième colonne des inscriptions trilingues n’est pas sémitique, malgré toutes vos suppositions. Sans cela j’aurai déjà déchiffré. Mais envoyez-moi donc tout ce que l’on a fait de lisible sur le cunéiforme. Et puis je voudrais si ce n’est pas très cher le commentaire sur le Yaçna[1], et une grammaire sanscrite la plus courte possible. Si je vous demande le Yaçna c’est que je me figure que c’est ce qu’il y a de mieux pour prendre une idée du Zend. Si vous connaissez quelque chose de meilleur envoyez le moi de préférence.
Le major Rawlinson vous a parlé de dont mes ruines faisaient partie suivant un géographe arabe. Maintenant je dois vous rapporter ce que me disait hier le Dr Grant. Près de Khorsabad il y a le village de Ras el Ain, ce village en curde s’appelle Saravan qui a la même signification que Ras el Ain et ressemble beaucoup à Saroun[2]. Or Ras el Ain et Resen c’est la même chose. Donc etc. etc.
Ne manquez pas, je vous en prie, de me dire si on s’occupe quelque part de mes inscriptions et si on est sur la voie du déchiffrement. Je n’ai encore rien reçu des publications non plus que du Journal Asiatique. La faute en est à ce retardataire Mr Flandin.
25 février. Le major Rawlinson m’écrit à l’instant un petit billet dans lequel il persiste à croire que mes inscriptions sont sémitiques. Il me dit être parvenu à déchiffrer en partie la seconde colonne des inscriptions trilingues et selon lui la langue en est un dialecte scythe mêlé de curde. Qu’entend-il par une langue scythe. Il m’engage à faire venir le thesaurus phaenicens de generium. Envoyez-le-moi donc le plus tôt possible.
[1] Yaçna : Livre sacré des Parses.
[2] Sar’oun : nom antique de Khorsabad

Lettre à Mohl ; 18 avril 1844
Mossul 18 avril 1844
Mon cher Mr Mohl
Je suis votre conseil et envoie à Mr Villemain copie de mon dernier rapport sur Khorsabad j’agirai toujours ainsi dorénavant.
Aucune nouvelle de Flandin. Je vous avoue que cela me semble pas bien et qu’il aurait dû se presser davantage. Il n’a pas d’excuse car le Sr Smith[1] qui m’a apporté sa lettre du 5 février est ici depuis six semaines. Flandin à cette époque se disait prêt à partir et à la fin de mars il n’était pas à Alep.
Soyez sans inquiétude sur les querelles il n’y en aura pas de ma part et je n’en cherche jamais. C’est uniquement pour les prévenir que je désire qu’on fixe bien la position de Flandin. Je ne veux pas qu’il puisse s’appuyer sur une position douteuse pour élever ses prétentions. Voilà tout. Je lui ferai du reste la part aussi belle qu’il voudra, mais je veux qu’on me réserve ce que je puis parfaitement faire sans son aide, c’est-à-dire la rédaction des rapports et le texte de l’ouvrage futur.
Je suis en pourparler pour acheter le village entier et je crois que rien ne s’y opposera. Nous serons maîtres du terrain alors. Mais j’enrage du lambinage de Mr Flandin parce que tout ce qui est découvert se détruit et puis nous perdons la meilleure saison de l’année car dans l’été on ne peut travailler à Khorsabad.
Vous me dites de sauver tout le possible. C’est que j’ai fait mais je vous répète que le gypse est devenu si friable qu’il n’y aura pas moyen de conserver beaucoup de bas-reliefs ; il n’y aura comme je l’ai expliqué que quelques-unes des grandes figures sur la muraille extérieure qu’on pourra transporter, et encore cela demandera-t-il de grandes précautions. Mais cela est de toute impossibilité pour les bas-reliefs intérieurs, calcinés si je ne me trompe par la chute du toit. Ils tomberaient en poudre au moindre mouvement. C’est pour cela que je voulais les mouler et j’avais demandé du plâtre de Paris. Flandin m’en apporte-t-il ? Si on n’y a pas pensé faites qu’on en envoie de suite par les paquebots à vapeur à Constantinople ; il arrivera encore à temps. Je vous répète qu’il n’y a pas d’autre moyen de conservation pour les petits bas-reliefs si curieux, la forteresse, les chars, les inscriptions etc.
Pourquoi donc ne m’envoyez-vous pas des exemplaires de mes lettres et mes journaux asiatiques. Je n’ai encore absolument rien reçu. Envoyez-moi donc tout cela à Constantinople et de là tous les quinze jours je puis les recevoir. C’est peut-être cette écrevisse de Flandin qui me promène cela sur toute la Syrie.
Victoire ! Le puséisme est enfoncé, Mr Badjer est rappelé et va partir dans peu de jours. C’est un bonheur pour moi ; il a été la cause ici de toutes les disputes et de tous les scandales qui m’ont dégoûté de Mossul et après son départ j’espère avoir un peu de repos. Celui-là peut se vanter d’avoir fait honneur à son pays et à sa religion et il n’y a personne à Mossul qui ne se réjouisse de son départ.
D’un autre côté j’ai bien peur de perdre le Dr Grant qui se meurt du typhus qu’il a gagné en soignant ses nestoriens. Je l’ai vu hier et son état laisse peu d’espoir. Celui-là était un excellent homme et sera regretté par moi et par tout le monde. Vous voyez que je suis juste et que parmi les protestants je sais distinguer le bon du mauvais et rendre justice à chacun.
[1] Missionnaire

Lettre à Mohl ; 17 mai 1844
Mossul 17 mai 1844
Mon cher Mr Mohl
Je n’ai pas reçu de lettres de vous par le dernier courrier et il me semble qu’il y a un siècle que je n’en ai reçu. Pour moi je vous écris par toutes les postes ne fut-ce que pour vous dire bonjour.
J’ai acheté le village entier et la liberté de bouleverser le monticule pour 3441fr. C’est beaucoup plus cher que je ne croyais, mais il a fallu en passer par où les habitants ont voulu car ils étaient les maîtres de refuser, d’après les conventions de Mr Bourqueney et naturellement ils ont élevé leurs prétentions. Sans le Pacha même et Chakir Bey l’affaire eut été complètement manquée. Enfin c’est fini et Flandin est au travail.
J’écris aux deux ministres pour leur faire connaître dans quelle situation je me trouve, s’ils veulent m’en tirer qu’ils écrivent eux-mêmes à l’Ambassade. Je ne veux plus écrire à ce sujet à Mr de Bourqueney parce qu’il n’écouterait pas et me répondrait par des réprimandes. La situation est telle ; on me défend absolument par la convention de faire aucune nouvelle recherche dans une autre localité et on me défend même d’en faire la demande. On ne me permet pas d’envoyer les sculptures en France, on dit dans la convention que si l’on veut exporter quelques bas-reliefs et quelques inscriptions il faudra en référer à La Sublime Porte et demander une autorisation spéciale. Le quelque est textuel et nous fait honneur au moment où les anglais emportent du Kalkhu des cargaisons d’antiquités.
Ce sont là les deux principales difficultés ; c’est aux ministres à voir s’ils veulent que je complète ces recherches en fouillant les autres endroits où je sais qu’il existe des ruines semblables ou s’ils veulent que je laisse cela aux anglais qui plus tard demanderont ou ne demanderont pas la permission mais exploiteront ce que j’aurai laissé ; c’est encore à voir s’ils tiennent à leur musée assyrien. Il me semblerait déplorable qu’on ne profitât pas d’une occasion d’avoir à Paris des sculptures d’un genre unique qui par un heureux hasard se trouvent dans une localité qui permet de les transporter à peu de frais et par eau jusqu’à Paris. Si les ministres veulent ces deux choses ; la continuation des recherches et le musée assyrien il faut qu’il écrive à Mr de Bourqueney qu’ils le veulent, ma demande à moi serait tout à fait inutile ; il faut qu’ils demandent cela de suite car même en obtenant la permission immédiatement il faudra toujours un an avant que le navire ne soit à Bassora.
Maintenant, mon cher ami, faites faire une émeute parmi les savants pour qu’on pousse Mr de Bourqueney qui ne veut rien faire et ne fera rien à moins d’y être forcé mais faites bien attention à une chose. J’ai écrit aux ministres avec toute la prudence possible et en évitant avec soin de paraître blâmer Mr de Bourqueney ; j’ai rejeté toute la honte sur le mauvais vouloir des Turcs. Tachez que les ministres agissent de même ; s’ils parlaient de manière à laisser croire que je me suis plaint de mon ambassadeur je serai perdu ; Mr de Bourqueney ne peut me souffrir et il est puissant parce que c’est l’homme du système de Mr Guizot. Cela serait funeste pour mon avenir. Il faut qu’ils écrivent simplement qu’ils ont appris de moi que La Porte dans sa barbarie avait défendu l’extension des recherches et n’avait pas accordé la permission d’emporter les sculptures ; qu’ils attachent eux le plus grand prix à ces deux choses et qu’ils désirent que les obstacles soient levés le plus tôt possible. Quelque chose dans ce genre-là suffira et ne me compromettra pas, car je préviens Mr de Bourqueney que j’écris aux ministres pour leur demander d’exprimer eux-mêmes leurs désirs parce que, déjà dans le cas où les ministres ne tiendraient pas à ces deux choses il serait inutile de les demander et de revenir à la convention.
De la prudence donc, mon cher ami, car je me trouve dans la position la plus délicate. Voyez s’il est prudent d’en faire part à Mr Guizot car je soupçonne que Mr de Bourqueney ne lui pas fait connaître les termes de la convention. Il n’est pas possible quelque bas que nous soyons tombés qu’on ait pu à Paris être satisfaits de la forme et de l’esprit de cette honteuse pièce.

Lettre à Duchâtel ; 11 juillet 1844
Khorsabad 11 juillet 1844
Monsieur le Ministre
J’espérais par cette poste envoyer à V.E. un rapport détaillé sur les résultats de nos travaux à Khorsabad, mais les affaires du consulat et la nécessité de copier ici quelques inscriptions qui menaçaient ruine ne m’en ont pas laissé le temps. Je me borne pour cette fois à envoyer le plan de tout ce qui a été découvert jusqu’à présent.
Votre Excellence remarquera que nous avons déjà entièrement déblayé quatre salles (II,V,VII et VIII) une autre marquée VI ne l’est pas encore entièrement et celles marquées I, III et IV sont déblayées mais en grande partie ruinées. Les parties marquées LL et NN, étaient probablement extérieures et sur ces faces se trouvaient les portes. La principale parait avoir été sur la face N car cette porte est ornée de quatre taureaux à tête humaine tandis que les autres portes extérieures I et V n’en offrent que deux.
Les murailles sont toujours couvertes de sculptures et d’inscriptions ; il serait impossible d’en faire en plus de mots la description, mais Votre Excellence aura une idée de leur nombre si elle réfléchit que les bas-reliefs actuellement mis au jour ont un développement de 500 mètres de long et sur trois de hauteur, ce qui forme une surface de 1500 mètres carrés. A l’exception de quelques emblèmes tous les sujets représentés sont historiques.
Sans compter les inscriptions sur le pavé des portes il y a déjà au moins 300 mètres d’inscriptions de 10 à 17 lignes en petits caractères. J’ai déjà copié les noms de neuf villes conquises et de longues inscriptions se rapportant à des prisonniers que leur physionomie et leurs vêtements montrent avoir appartenu à des nations différentes. De plus par une singularité remarquable le revers des plaques de marbre tapissant les massifs de terre porte aussi de longues inscriptions qui certainement n’ont jamais été destinées à être vues. J’avais d’abord pensé que ces inscriptions appartenaient à un monument plus ancien dont les débris auraient servi à construire le monument actuel ; mais j’ai acquis de diverses manières la certitude que ces inscriptions sont bien de la même époque que les constructions dont nous découvrons les restes aujourd’hui.
En considérant le plan il me parait qu’il ne peut plus y avoir de doute sur la destination de l’édifice ; ce ne peut être qu’un palais. Le caractère historique des sculptures, l’absence de toute représentation religieuse, le grand nombre des salles prouvent que ce n’était ni un temple ni un tombeau. Quant à l’époque de la construction, le doute n’est plus possible ; les emblèmes mythologiques ont bien quelques rapports avec ceux trouvés à Persépolis, mais rien n’est exactement semblable. Les vêtements surtout sont complétement différents et il n’est pas possible de croire, par exemple, que le souverain d’un même empire ait été représenté à Persépolis et ici d’une manière différente. Jusqu’à présent, non plus, je n’ai pas trouvé trace de l’écriture dite persépolitaine. Le caractère des sculptures est aussi plus ancien que celui des monuments de la Perse, enfin la manière dont le monument est bâti est tellement primitive, tellement sauvage si je puis m’exprimer ainsi, qu’on ne peut supposer qu’il soit du même temps que les beaux restes d’architecture trouvés en Perse. Ces considérations et d’autres encore me paraissent prouver que le mouvement de Khorsabad est plus ancien que Cyrus et doit par conséquent être rapporté à l’époque assyrienne.
De concert avec Mr Flandin je ne néglige rien pour conserver à la science une image exacte de ces curieux restes, malheureusement destinés à périr dans peu de temps. Mr Flandin a déjà dessiné les bas-reliefs, avec soin et le talent dont Votre Excellence a déjà eu les preuves, il a de plus fait les plans et les élévations de toutes les parties actuellement découvertes.
De mon côté je copie toutes les inscriptions sans en négliger même les fragments ; sachant combien dans ces sortes de copies les erreurs sont faciles à commettre j’ai soin de prendre avec du papier les impressions ou fac similé de toutes les inscriptions. Ce moyen m’a parfaitement réussi et l’on aura ainsi des copies aussi exactes que possible.
Quel qu’importants que soient déjà les résultats de nos recherches, il nous reste, Monsieur le Ministre, beaucoup plus encore à découvrir. Il n’est pas possible, il est vrai, que le monument s’étende dans la partie basse du monticule, mais toute la partie élevée formant au moins le quadruple de l’étendue du plan ci-joint en est certainement rempli ; de plus il faudra faire des recherches pour trouver les caveaux que l’on m’a dit exister, puis emballer et faire transporter à Bassora les pièces qui mériteront d’être envoyées en France et il y en a déjà assez pour remplir plusieurs du musée. Malheureusement le crédit que Votre Excellence a bien voulu m’allouer est sur le point d’être épuisé ; à la fin de juin il ne me restait plus que 3600 fr. qui suffiront à peine aux travaux de deux mois en les poussant avec activité. J’ose espérer que Votre Excellence voudra continuer son œuvre et nous accordera pour cette année un supplément de crédit ; il est nécessaire puisque la Porte a fixé à un an l’espace de temps accordé pour les fouilles et en les interrompant cette année nous risquerions de ne pouvoir finir à l’époque spécifiée. Cette interruption ferait d’ailleurs ici un fâcheux effet et pourrait faire renaitre toutes les difficultés que Son Excellence Monsieur le Baron de Bourqueney a eu temps de peine à lever. Je dois en outre avertir Votre Excellence qu’il y a des personnes prêtes à prendre la succession si nous l’abandonnons ; déjà un consul d’Angleterre dans un pachalik voisin a écrit à son collègue ici pour lui dire de faire au gouvernement anglais un rapport sur mes découvertes et sur la possibilité de faire des recherches semblables dans les environs. J’ai la certitude que si nous laissions la place elle serait immédiatement occupée. Je réclamerais sans doute, mais cela n’en ferait pas moins naitre un conflit fâcheux et qu’il est désirable d’éviter. Enfin, Monsieur le Ministre, Votre Excellence aura a bonté de remarquer que sur les 12000 fr. alloués pour les fouilles 3000 l’avaient été pour l’année dernière et avaient été ainsi dépensés avant l’arrivée de Mr Flandin. Sur les 9000 restant 3500 ont été dépensés pour l’achat du village ; je n’ai donc eu à ma disposition cette année que 5500 pour les travaux. J’ose assurer que jamais somme aussi modique dépensée pour des recherches d’antiquités n’a amené des découvertes aussi neuves et aussi intéressantes. Votre Excellence voudra je l’espère les compléter. Ce sera pour la France un nouvel honneur et pour Votre Excellence un nouveau titre à la reconnaissance de tous les amis des sciences et des arts.

Lettre à Duchâtel ; 17 octobre 1844
Khorsabad 17 octobre 1844
Monsieur le Ministre
J’ai l’honneur de vous accuser réception des deux lettres datées des 19 août et 3 septembre 1844, et de vous envoyer copie de ma dernière dépêche à S.E. Monsieur le Ministre de l’Intérieur. Cette dépêche vous fera connaitre le point où nous en sommes arrivés et ce qui reste à faire encore pour compléter l’entreprise. Votre Excellence verra que les fouilles sont à peu près terminées. J’ose espérer qu’elle voudra bien intercéder auprès de Monsieur le Ministre de l’Intérieur pour qu’il approuve les dépenses que j’ai dû faire au-delà du crédit alloué afin d’arriver au terme des travaux. Il m’a semblé que puisque la publication d’un ouvrage avait été décidé il fallait le faire complet, pouvoir présenter tout l’ensemble des ruines de Khorsabad et ne pas risquer de laisser à d’autres l’honneur de terminer des découvertes commencées par nous. Publier à grand frais un ouvrage sur un monument seulement à moitié découvert ne pouvait être dans les intentions du gouvernement et c’est ce qui m’a enhardi à pousser les fouilles jusqu’au bout.
Quant à l’exportation je n’ose sans autorisation m’engager de la même manière. Il est sans doute éminemment désirable que la France possède ces restes uniques de l’art assyrien, mais c’est là une opération distincte dont le retard, quoique complet, ne nuira pas à la publication de l’ouvrage désormais complet. J’ai donc préféré attendre la décision que vous prendrez d’accord avec Monsieur le Ministre de l’Intérieur. Je crois que 92,000 fr. suffiront pour envoyer jusqu’à Bassora les objets les plus remarquables, mais il serait à désirer que le crédit à allouer fut plus considérable s’il est possible afin de ne pas être forcé d’abandonner à la destruction beaucoup d’objets qu’on aura probablement jamais l’occasion de revoir. Je ne puis croire que les Chambres n’approuvent pas cette dépense véritablement minime en égard de la nouveauté des sculptures et à l’intérêt éminent qui s’y rattache. Il n’existera certainement rien de pareil dans aucun musée d’Europe et il serait fâcheux que le nôtre ne s’enrichit pas de ces objets aussi précieux par leur antiquité que par leur rareté et découverts heureusement dans une localité d’où l’on peut au prix d’un si léger sacrifice d’argent les faire parvenir en France. Je compte toujours sur la bienveillance éclairée de Votre Excellence pour lever les difficultés qui pourront se rencontrer et je m’adresse à elle avec la confiance que m’inspirent et sa haute position et l’intérêt qu’elle prend à tout ce qui est beau et digne de notre pays.
En finissant je dois, Monsieur le Ministre, vous faire observer que les 15,000 fr. qu’elle vient d’ordonnancer pour Mr Flandin sont une indemnité personnelle et ne peuvent être employés par moi ni aux fouilles ni à l’exportation. Il n’y a eu de spécialement attribués aux travaux que douze mille francs dont trois mille ont été dépensés en 1843 et plus de quatre mille employés à l’achat nécessaire du village. Je crois qu’à la fin des fouilles j’aurai dépassé de 6,000 fr. le crédit total de 12,000 fr. et dépensé ainsi 18,000 fr. pour exécuter les fouilles. C’est seulement après avoir vu les dessins de Mr Flandin que Votre Excellence pourra avoir une juste idée de l’insignifiance de la somme dépensée relativement à la beauté et à l’importance des résultats ; jamais aucune recherche archéologique n’en a eu de pareils avec si peu de frais. Quant aux dépenses à faire pour l’envoi à Bassora elles ne rentrent pas dans ce que je viens de dire et c’est pour cette opération que j’ose adresser de nouvelles supplications à la générosité éclairée de Votre Excellence.

Lettre à Mohl ; 13 décembre 1844
Khorsabad 13 décembre 1844
Mon cher Mr Mohl
Il y a quelque temps que vous ne m’avez écrit, mais je sais que vous êtes fort occupé et l’excuse est légitime. Moi je vous écris souvent d’abord parce que c’est un plaisir de jaser avec vous et puis c’est qu’à Khorsabad, le soir, on n’a rien de mieux à faire qu’à penser à ses amis. Vous ne vous figurez pas ce que c’est que Khorsabad pour moi à présent. Il fait un temps abominable, on ne peut travailler et je suis obligé de rester dans un sale chenil, sans rien à lire ou à faire, sans une âme à qui parler, sans une distraction. C’est à mourir d’ennui. Si encore j’avais ma basse avec moi elle me tiendrait compagnie, mais je crains toujours de compromettre nos affaires. On pourrait croire que je conjure les esprits pour les forcer à me livrer les trésors enfouis et il n’en faudrait pas davantage pour faire naître de nouvelles difficultés. La prudence me défend donc même de jouer de la basse à Khorsabad.
Au reste on me laisse tranquille à présent. Le Pacha a même eu l’amabilité de me prêter deux mauvaises charrettes avec lesquelles je puis transporter à Mossul les morceaux les moins lourds. Il y en a déjà 15 de partis. Il y en aura en tout environ 100, grands et petits. Pour les grosses pièces je fais construire un chariot exprès. La moitié des objets sont déjà emballés et tout le serait déjà sans la pluie qui rend tout impossible.
J’ai bien de la peine à faire scier convenablement les taureaux. Avec de grandes dépenses on aurait peut-être pu les transporter en seul bloc, mais cela aurait coûté énormément et les risques sur le fleuve eussent été considérables. Je les ferai scier en conséquence scier chacun en six morceaux qui seront encore fort raisonnables. C’est dommage mais si vous pouvez considérer cela comme des cassures, d’autant plus que les scieurs ne peuvent, malgré mes colères scier droit ; ils font des zigzag qui représenteront à merveille des cassures naturelles. Au reste, comme l’obélisque de Luxor, ils étaient fendus quand on les a mis en place, car on trouve encore les tenons en plomb servant à maintenir la fente.
Dites-moi un peu ; je ne veux pas perdre mon titre d’académicien, or on m’a prévenu que le titre se perdait par un silence d’une année. J’espère que l’Académie voudra bien considérer comme adressés à elle les rapports que je suis obligé d’envoyer au ministre qui paie. Quand j’aurai fini l’emballage et l’exposition je ferai un mémoire sur l’écriture de Khorsabad, mais je ne le puis actuellement parce que je n’ai pas le temps de collationner les inscriptions à variantes.
J’ai envoyé votre lettre au Major Rawlinson. Il y a longtemps qu’il ne m’a écrit ce qui vient qu’il n’a rien à me dire. Je voudrais bien avoir ce qu’il a copié à Bisitoun, puisqu’il y a une quantité de noms propres dans l’inscription Zend, les autres qu’il a copiées aussi doivent les contenir et il n’en faut pas davantage pour lire le tout. Patience, nous verrons si sans ce secours je puis venir à bout des miennes.
N’oubliez pas, je vous en supplie, de me faire rappeler. Il faut absolument que j’aille à Paris pour publier l’ouvrage et je n’ai pas les moyens de payer le voyage il faut donc qu’on me rappelle. Je vous avoue que je ne pense qu’à cela ; j’ai eu ici mille sujets de dégoût qui m’ont rendu odieux un poste qui était véritablement fait pour moi. Avec un peu plus d’appui qu’on ne m’en a donné, j’aurais été très utile et très heureux tout à la fois ici ; on ne l’a pas voulu et ma position n’est plus tenable ; aidez-moi à en sortir et vous me rendrez grand service. Pendant que je serai occupé à la publication j’aurai le temps de chercher quelque autre poste qui ne dépende pas de l’Ambassade de Constantinople. L’essentiel pour moi est de partir le plus tôt possible. Je voudrais bien me mettre en route au printemps, au mois d’avril s’il est possible. In Sha Allah.

Lettre à Mohl ; 6 mars 1845
Mossul 6 mars 1845
Mon cher Mr Mohl
Devinez ce que l’on a trouvé à Khorsabad. Un vrai scarabée égyptien en émail bleu tout à fait semblable à ceux qu’on trouve si communément en Egypte. Seulement dessous, au lieu de hiéroglyphes il y a une figure, malheureusement très effacé d’un animal fantastique ; un lion ailé je crois. Expliquez-moi comment l’emblème du scarabée se trouve en Assyrie.
Il ne reste plus à encaisser qu’un des taureaux. J’espère qu’à la fin du mois tout sera en route pour Bagdad. Vous m’avez écrit d’aller moi-même accompagner tout cela à Bassora mais je n’en ferai rien tant j’ai horreur des voyages. D’ailleurs ce serait inutile et puis il me faudrait une permission des Affaires étrangères. Il est bien essentiel que vous m’avertissiez du départ du navire. Je ne crois pas qu’il faille envoyer à Bassora les objets avant que le navire n’y soit, sans cela au lieu de les transborder simplement il faudrait les porter à terre puis les rembarquer ; or sans la présence d’un homme intelligent tout cela serait impossible, et la moitié resterait dans le Tigre. Il faut donc que les sculptures n’arrivent à Bassora que quand le navire y sera pour qu’elles puissent immédiatement passer entre les mains de nos marins qui se joueront de cela. Pour cela il faut que nous puissions calculer l’époque de l’arrivée du navire, ce qui exige que nous sachions celle de son départ de France.
Je regarde toujours mes inscriptions avec la plus grande attention mais je n’y comprends encore rien ; je n’ai pas le temps et surtout je n’ai pas de livres. Avec le peu de caractère dont je crois être sûr je pourrais essayer de déchiffrer les noms propres des villes (j’en ai quinze). Si j’avais les moyens de compulser les anciens auteurs ; mais je n’ai absolument rien. C’est égal, je ne désespère pas de vous. Trouvez quelque chose de bon avec mon catalogue des variants.

Lettre à Mohl ; 20 mars 1845
Mossul 20 mars 1845
Mon cher Mr Mohl
Que le diable emporte le ministre de la Marine ; il ne veut pas envoyer une gabarre à Bassora et le ministre de l’Intérieur m’écrit d’envoyer les sculptures comme je pourrai. C’est joli. Ces messieurs s’imaginent que Bassora est un port comme Le Havre et qu’on y trouve des navires européens. Qu’ils aillent y voir. Je m’en lave les mains ; les sculptures resteront à Bagdad jusqu’à ce que le ridicule les force à envoyer un navire. Et demandez bien qu’il n’y a qu’un navire de l’Etat qui puisse être chargé de cela. Jamais un navire de commerce ne pourrait embarquer le taureau entier et l’on m’a demandé que j’envoie en conséquence. J’ai longuement exposé mes raisons au ministre. Faites appuyer ma demande.
L’emballage est complétement fini et il ne reste plus à transporter à Mossul que 10 blocs en comptant les deux taureaux. Ce sera bientôt fini.
Vous ne vous figurez pas, mon cher Mr Mohl, combien je suis malheureux en fait de pachas. Le nouveau qu’on vient de nous envoyer est un véritable monstre au moral et au physique ; je n’ai jamais rien vu de plus laid et de plus méchant tout à la fois ; il coupe des têtes, étrangle, torture, s’amuse à tirer des obus au milieu des passants pour rire de leur frayeur, fait arrêter dans les bazars les jolis garçons pour l’usage que vous comprenez ; enfin c’est l’abomination de la désolation. Et tout cela pendant que nos ambassadeurs pleurent de tendresse en lisant le dernier Hatti Cherif. Oh mon dieu comme les Turcs doivent rire de la facilité avec laquelle ils nous dupent.
Enfin patience ! Mais tirez-moi d’ici je vous en prie, car je deviendrais malade de chagrin en voyant toutes ces horreurs. Je ne puis supporter cela, et puis je me trouve au milieu de graves difficultés. Le Pacha veut étrangler les individus qui m’ont sauvé la vie l’année dernière en s’opposant au parti fanatique ; l’un d’eux est réfugié chez moi et me voilà encore sur les bras une damnée affaire. Tachez donc qu’on me rappelle ou qu’on me donne mon congé je veux sortir d’ici n’importe comment.

Lettre à Mohl ; 15 avril 1845
Mossul 15 avril 1845
Mon cher Mr Mohl
J’ai reçu votre lettre du 25 février et je compatis à vos chagrins de famille. Je ne puis vous donner de consolation, m’en rapportant au temps pour cela.
Il ne nous reste plus à porter à Mossul que les deux taureaux et deux autres morceaux. J’espère que ma prochaine lettre vous annoncera que tout est en route pour Bagdad. Je n’accompagnerai pas cela à Bassora parce que cela est tout à fait inutile. Si cela doit périr dans le fleuve ma présence ne l’empêcherait pas et quant aux soustractions je vous garantis que cela n’est pas à craindre. Ce ne sont pas des objets qu’on peut mettre dans sa poche. Vous pouvez d’ailleurs compter sur les soins de Mr de Veimars qui est enchanté de mettre un doigt dans l’affaire et qui pour faire enrager son ennemi le major Rawlinson attache à mes pierres plus d’importance que moi-même.
Mais il nous faut une gabarre de 800 tonneaux. Sans cela, les sculptures resteront à Bagdad, car il n’y a pas de navires à fretter. Il faut un navire de l’Etat parce qu’il aura un fort équipage qui pourra embraquer les taureaux. Enfin il faut que le commandant soit autorisé à envoyer à Bagdad un officier avec une escouade de marins et des poulies et des cordes. Sans tout cela, l’embarquement à Bagdad et ensuite à Bassora sera impossible.
Mr Flandin m’a écrit de Paris, mais vous n’aviez pas encore vu ses dessins. J’attends votre opinion avec impatience. Dites-moi si ce que je vous ai découvert ne mérite pas une récompense nationale. Je veux de l’argent, je veux une indemnité énorme. Khorsabad m’a ruiné. Figurez-vous qu’on vient de me renvoyer tous mes comptes de dépenses depuis 1843 sous prétexte que je ne les avais pas accompagné de pièces justificatives. Pourquoi ne pas me l’avoir dit dès le commencement, il en résulte que je paie depuis près de deux ans des intérêts à Mr Hérard sur l’argent qu’il m’avance et qui se monte aujourd’hui à plus de 40,000fr. Comme c’est agréable. Je veux cent mille francs d’indemnité.
Je n’ai pas un moment pour regarder mes inscriptions. Mon nouveau pacha me fait damner.
Mr Flandin m’écrit que Mr Hérard lui a dit que mon congé avait été autorisé avec les frais de voyage. J’en doute car je n’en ai aucune autre nouvelle. Cela m’est pourtant bien nécessaire, car s’il faut encore que je paie le voyage alors vous n’avez qu’à retenir une chambre à la prison pour dettes.
20 avril
Les derniers radeaux expédiés sont heureusement arrivés à Bagdad. Un des taureaux aurait pu être hier à Mossul mais le timon du charriot a cassé par suite de la rupture d’une corde et il a fallu en faire une autre. Mais le chariot parait avoir bien supporté le poids et le chargement s’est fait sans accident. J’espère que ma prochaine lettre vous annoncera que l’opération a réussi.

Lettre à Disraeli ; 17 janvier 1846
Paris 17 janvier 1846
My dear Sir
Your short note gave me the unexpected news of your departure, and I was very sorry not to have seen you before you left Paris. I have been lately much annoyed by various circumstances which preyed very much upon my mind, broken hopes, family quarrels, and that was the reason which prevented me from calling upon you as often as I should have done. When things don’t go as I wish them to do the best for me is to shut myself in my shell. What we call in French Distraction is of no use for me because I cannot come at the state I am in and I hate nothing so much as being asked why I am melancholy when I don’t like to tell the reason. Solitude in those cases is better for me; when alone I can argue with myself till I am perfectly convinced that every thing is vanity and vexation of spirit, and that it is useless to fret since there is a very certain and never-failing end to all so [?] death.
I think much about death and although I am not a believe I cannot help thinking that it is only the beginning of another life and I hope a better one. What it shall be, God knows but I cannot believe that every thing end for us with this miserable life of ours. I can afford no reason for my belief, but I like it because it comforts me and lighten the darkness around me with a ray of hope.
But I think I am growing rather philosophical and it shows that I am not fairly out of my fit of melancholy. I hope you will excuse me because you are not a material man and can well understand the state of mind which curbs my ideas into that channel. But, to speak of other things I must thank you for your kindness in speaking about me to my superiors. I know it can be very useful to me and I am sure your words shall not be forgotten.
I must ask you a favor. If you can be useful to a friend of mine, Mr. Richard Stevens, British vice-consul at Samsoun, I pray you to do your best for him. He is a thorough good fellow and certainly one of the most promising young men your government has in his consular service; he speaks Turkish very well and knows every thing relating to those parts of the Turkish empire better than any man. If he could be promoted to a consular-ship I am sure it would be a very well merited favor. He is a good Englishman without being prejudiced against other people; and I think in our times such men are the best in this kind of service.
I shall not forget your invitation if I go to England. I have no other friend there and I should be not only glad but proud of being piloted there by such a man as you are.
In the meantime be happy, transmit my respect to Mad. Disraeli and believe me your sincerely,
- E. Botta

Lettre à Layard ; 10 février 1847
Paris 10 février 1847
Mon cher Monsieur
J’ai reçu il y a quelques jours votre aimable lettre du 20 décembre et je vous en remercie. J’ai été très heureux d’apprendre que vous étiez en bonne santé.
Vous avez dû mal comprendre ce que je voulais dire si vous pensez que je suis empreint de jalousie. Quand j’ai dit que vous m’aviez battu à plate couture, je l’ai simplement dit comme un fait, sans en être blessé. J’espère que nous sommes au-dessus de ces sentiments si doux et que nous n’en dirons plus un mot. Quant à moi, loin de regretter votre succès, je suis le premier à le louer ici. Votre lettre m’a tellement intéressé que, bien que n’ayant pas votre consentement, je l’ai traduite et lue à l’Académie. Monsieur Letronne a tout de suite souhaité la publier dans le prochain numéro de la Revue Archéologique de Paris. J’espère que vous m’excuserez pour ce rôle et que vous me donnerez l’autorisation de lire à l’Académie toutes les nouvelles de Nimrud. Je suis sûr que ce corps érudit sera ravi de toute communication de votre part.
Avant de recevoir votre lettre, j’avais découvert l’inscription de Nakchi Roustam . Comme vous le dites, elle est de peu d’utilité. La clé est entre les mains du Major Rawlinson, et il a bien fait de la garder pour lui. Je ne m’étonne pas qu’il puisse continuer à développer une liste de noms propres comme celle qu’il a obtenue à Bisitun. C’est une tâche ardue pour moi.
Les vestiges de Khorsabad sont conservés en sécurité au musée. Quant à l’ouvrage, il avance et je souhaite m’en débarrasser au plus vite, car ce n’est pas une conversation agréable que de plaisanter avec un Flandin. Néanmoins, j’ai le plaisir de discuter de chaque point ; et le résultat montre qu’il aurait mieux fait de ne pas me mettre en garde si injustement. Sa conduite à mon égard a consolidé sa réputation de charlatan et de ce que nous appelons un mauvais coucheur, un individu gênant, et il a ainsi perdu l’occasion d’obtenir une belle place au musée.
Quand comptez-vous retourner en Europe ? J’aimerais voir vos affaires en Angleterre avant d’écrire sur Khorsabad.

Lettre à Comte ; 10 septembre 1847
Paris 10 septembre 1847
Monsieur
J’ai cherché inutilement votre porte dans la rue des Fossés de Monsieur le Prince et n’ai pu la retrouver. Je désirais vous voir pour tâcher d’effacer les traces de notre petite discussion chez Mr de Blainville. Dans la chaleur de la controverse on se laisse souvent entrainer plus loin qu’on ne le voudrait et j’ai peut-être dit sans intention des choses que je regrette. Toutes les opinions consciencieuses sont respectables et certainement s’il y a quelqu’un qui ne fasse pas métier et marchandises des siennes c’est bien vous. Par conséquent rien n’était plus loin de ma pensée que de vous offenser en attaquant trop vivement vos doctrines.
J’espère que vous serez assez bon pour me pardonner et ne conserver aucun mauvais souvenir de ce qui s’est passé.
Mais si vous saviez combien ma vie est triste et misérable vous comprendriez le mal que me font vos idées et la raison pour laquelle je les repousse avec passion ; l’espoir d’un meilleur monde est ma seule consolation, mon seul soutien, et quand on touche à mon trésor je suis bien excusable, je vous assure, de le défendre avec acharnement.
J’espère que la Poste sera plus habile que moi dans ses recherches.

Lettre à Disraeli ; 1er octobre 1847
London 1st October 1847
My dear Sir
I came to London to see the Assyrian sculptures which have been discovered by my rival Mr. Layard. I should have been delighted to have found you here, but it is sporting time and you are not in town; therefore, I write a few words to tell you that when in England I thought of you and [amid Lang Syne]. If you take the souvenir as I give it, you shall feel some pleasure.
I saw London twenty-five years ago, a pretty long space of time for man’s life, and, to tell you my impression, I think you don’t keep a pace with us; when I came first you had a long start before us and every material [?]. you had greatly the advantage; but now if we are not your equals, at least we lessened the distance; but is that for the better? No, my dear Sir, I don’t think so; it is for us the last show of a dying people; we were something when we fought for an idea; but now, alas! We think about our material comforts. We do what you do because we are all men and have the same wants but what is there at the bottom of that racing for comfort? Death, my dear Sir, and a shameful death; France is gone; it was a country formerly and it was a necessary and useful contrepoids to your tendency but now we imitate you as apes and the result is clear to me, although few people can see or dare tell it; we lost our strength when we set aside our spiritual tendency and now we are but the tendon behind the moving engine; I think we shall see it, although we are no more young men; the fate of Poland shall be the fate of France. France shall be divided as Poland has been because there is no more patriotism left, egotism reigns every where and what do care the ruling people in France now provided they save their own cash and nobody interferes in their own concerns. Let the English and Prussian and Austrians take our country provided we dine and drink and the bawdy houses are left open. That is all what they care for and verily, I say into you, they shall receive their reward.
That’s the reason, my dear Sir, why I grow every day more religious and I intend to get into holy orders and end my life in a convent; I am convinced we are not born for this life only because it would be too stupid if it would end there; I hope for a better one where there shall be neither rail roads nor steamer. Damn them! They take the poetry of life.
Be happy, my dear Sir, take this scroll for what it is a proof of my no forgetting you and believe me although not a member of the Bavarian club at least your very truly P.E. Botta.
But what was that Bavarian club? I never understood what it was.

Lettre à Layard ; 6 janvier 1848
Paris 6 janvier 1848
Mon cher Layard
Aujourd’hui, j’ai reçu votre lettre ; vous n’avez pas à vous disculper de ne pas avoir écrit plus tôt. Je n’étais pas blessé par votre silence parce que je sais par expérience ce que c’est que de revenir dans son pays après une longue absence ; comme vous ne parlez pas de la fièvre, je suppose qu’elle vous a quitté, et j’en suis heureux. Quant à moi, après votre départ, j’ai été malade de la grippe qui ne m’a pas quitté depuis. C’est une bagatelle mais très fastidieuse car je ne peux rien faire.
Je suis très heureux d’apprendre que vos découvertes pourraient être bientôt publiées. J’étais certain que la vue de vos dessins mettrait rapidement les administrateurs du musée d’accord. Vous avez parfaitement raison d’écrire sur un support bon marché. C’est le meilleur moyen et j’aurais aimé qu’ils agissent en conséquence dans mon cas, mais vous savez que je suis dans un pays de charlatan et je suis sûr qu’ils n’auraient jamais publié mon travail s’ils n’y avaient pas trouvé un bon prétexte pour attendre de l’argent. Quant à la vente d’exemplaires ici, je ne peux vous répondre avant d’avoir vu M. Mohl, qui s’y connaît mieux que moi. Je vous donnerai son avis à ce sujet.
Je vous ai envoyé, il y a quelques jours, par l’intermédiaire de l’ambassade de France, une lettre de l’Académie. L’avez-vous reçu ?
J’aimerais beaucoup obtenir les publications du Dr Hincks. Je ne sais pas où on peut les trouver. Je vous serais très reconnaissant si vous pouviez me les envoyer. Bien sûr, je paierais les frais.
J’attends aussi avec impatience votre inscription, la généalogie et la sémantique. Vous pouvez me croire sur parole : rien ne sera publié sans votre autorisation ; mais dans votre propre intérêt je pense que vous préférez réserver pour votre publication ce qui pourrait présenter un intérêt particulier ; je ne publierai donc pas ce que vous auriez la gentillesse de me communiquer. C’est à vous de décider.
Je vous demande pardon si j’écris d’une manière aussi décousue ; Je suis si faible que je ne sais pas ce que je dis et je ne peux pas garder mon esprit fixé sur un sujet pendant un moment. Soyez heureux, mon cher Monsieur, et croyez que si mes amis ici présents ou moi-même pouvons vous être d’un quelconque secours pour faire avancer vos projets, nous serons ravis de faire tout ce qui est en notre pouvoir.

Lettre au MAE ; 19 février 1849
Jérusalem 19 février 1849
Monsieur le Ministre,
J’ai l’honneur de vous adresser copie d’une dépêche que j’ai écrite à la Légation de France à Constantinople au sujet de l’affaire du tapis du Calvaire. Le temps me manque avant le départ de la Poste pour vous donner aujourd’hui quelques explications sur ce qui s’est passé ici à ce sujet ; pour le moment je ne puis que répéter ce que j’ai déjà dit plusieurs fois, c’est qu’il est urgent que le gouvernement français s’occupe sérieusement des affaires de Jérusalem s’il ne veut pas que les Latins perdent définitivement tous les Sanctuaires dont les traités entre La Porte et la France leur garantissaient la possession. L’œuvre est sans doute difficile mais beaucoup moins qu’on ne le pense. Comme j’essaierai bientôt de le démontrer ; il ne faut que la volonté de réussir, volonté qui depuis trop longtemps nous a manqué, c’est à notre faiblesse, à notre insouciance pour nos intérêts très graves qu’on avait tort de mépriser à notre déplorable système de demi mesures de timide politique qu’il faut attribuer tout le mal. Je ferai tous mes efforts, Monsieur le Ministre, pour éveiller votre attention sur le tort que la situation actuelle fait à notre considération ; je crois être mieux que personne en état de seconder ici les efforts qui seraient faits à Constantinople d’après vos ordres ; le succès d’une négociation ferme et sérieuse me parait infaillible, mais si je ne réussis pas à vous faire partager ma conviction, si je dois être ici, comme par le passé, que l’inutile agent d’une politique peu digne de nous, le triste témoin de l’insolent triomphe de nos adversaires, alors, Monsieur le Ministre, j’oserai répéter ce que je vous ai dit dans ma dépêche précédente ; il vaut mieux dans l’intérêt de notre honneur supprimer le consulat de Jérusalem et abandonner une lutte qui soutenue comme on l’a fait jusqu’à présent ne peut avoir pour nous d’autre résultat qu’une défaite certaine.

Lettre à Mohl ; 18 avril 1849
Jérusalem 18 avril 1849
Mon cher Mr Mohl
Quoique vous ne donniez pas signe de vie je sais néanmoins que je puis compter sur votre ever obligeante amitié. J’ai écrit à Burnouf par le dernier courrier pour lui exposer que la nécessité d’envoyer ici les épreuves ferait que l’impression de mon ouvrage ne serait pas terminée avant trois ans. Je lui ai demandé de faire fondre de nouveaux caractères par l’imprimerie. Comme il n’est pas probable que cela soit accordé j’ai trouvé un meilleur moyen de sortir d’embarras ; c’est d’aller à Paris. Pour cela je demande à mon ministre non pas un congé ce qui me laisserait les frais de voyage à ma charge mais un rappel momentané pour affaires de service ; je base ma demande sur la nécessité de me trouver à Paris en même temps que le Patriarche de Jérusalem qui s’y rend pour s’entendre avec le Gouvernement sur les affaires relatives aux Saints Lieux. Cette raison officielle est très bonne et suffisante mais cependant j’écris en particulier au ministre et dans les bureaux pour expliquer ma situation vis-à-vis du ministre de l’Intérieur qui veut que l’ouvrage finisse.
Il faut que vous et Burnouf et tous ceux qui s’intéressent aux combinaisons de clous fassiez une manifestation ; vous emprunterez un drapeau et un tambour dans quelque club et vous irez chez le ministre, pour lui exposer le nécessité d’en finir et l’impossibilité où je suis de terminer l’impression du texte qui est ou sera prêt à la fin du mois, avant trois ans si je ne suis pas à Paris pour corriger les épreuves. Il ne serait pas mal d’engager Mr Merlin à se mettre à votre tête et à porter la parole, vous de l’Institut vous feriez la basse continue et diriez ce qui est parfaitement vrai qu’on ne peut trouver un autre expédient parce que personne autre que moi ne connait assez le caractère assyrien pour corriger les épreuves qui en contiendront.
Il est essentiel que vous ne perdiez pas de temps, il faudrait si cela est possible qu’on m’envoyât l’autorisation courrier pour courrier. Elle m’arriverait dans le mois de juin et je pourrais être à Paris dans le courant de juillet, à cette époque l’impression de la partie concernant les bas-reliefs sera terminée et très probablement en deux mois nous activerions l’impression de ce qui regarde les inscriptions.
Si cela réussit comme je l’espère je serai très heureux de vous revoir et de vous parler du St Sépulcre et de manger du curry chez vous et du haricot de mouton chez Burnouf. Je parlerai équitation avec Madame Mohl et finirai par la convertir à mes principes religieux.
A propos de conversion les anglais ici se font les plus mauvaises affaires avec les juifs qui l’autre jour se sont soulevés et ont envahi le consulat pour en enlever une jeune juive qu’on voulait protestantiser par force. Israël a remporté une victoire complète et tout le ghetto a été illuminé. C’est une drôle d’histoire. Ce qu’il y a de plus amusant est que les protestants se font juifs et l’autre jour un anglais s’est fait circoncire. So much for the propagation of the gospel amongst the Jews[1].
Faites-moi rappeler, mon cher ami, et je vous serai bien obligé et j’aurai bien des choses curieuses à vous raconter. Remuez ciel et terre et nous nous reverrons plus tôt que nous le pensions.
J’ai ici Mr D’Abadie qui est venu conduire à Jérusalem un abyssin, docteur en droit canonique.
[1] Botta fait référence à la Société Britannique pour la Propagation de l’Evangile parmi les Juifs, fondée en 1842.

1850 - 1859
Lettre à D'Abadie ; 26 novembre 1850
Jérusalem 26 novembre 1850
Mon cher Mr d’Abadie
Je n’ai que le temps de vous dire deux mots. Je suis allé à Beirout comptant m’embarquer pour Constantinople mais là j’ai trouvé contre ordre et j’ai dû revenir ici après mille regrets et toute espèce de souffrance. Ce ne sera pas que pour peu de temps et il est probable que le paquebot prochain m’apportera l’ordre de repartir. Il serait trop long de vous raconter d’où vient ce retard. Il n’indique rien de mauvais pour notre affaire du St Sépulcre qui marche bien.
Quand votre lettre m’est parvenue Fawalda Madhin était parti mais il avait laissé charger de ses affaires un de ses amis. J’ai fait ce que vous m’avez dit j’ai remis 50 thalers en échange du livre qui vous appartient maintenant ; je remettrais les 10 autres à Fawalda lorsqu’il quittera définitivement Jérusalem (car il doit revenir bientôt). Les lettres ci-jointes répondent sans doute à vos questions. Les fumés de caractère ont été trouvés parfaits, seulement les abyssins trouvent qu’ils sont à l’envers.
Il serait bien à désirer que vous puissiez venir ici. Les Abyssins sont en discussion avec les Coptes et les Arméniens et peut-être pourrions-nous tirer parti de cela. Les Anglais veulent les protéger. La grande difficulté est qu’ils ne possèdent pas un seul titre, les Arméniens ayant pris tous leurs anciens documents.
J’ai porté à Beirout la moitié de l’ouvrage copié et je l’ai remise à Mr Rogier, mais encore une fois à qui voulez-vous qu’on l’adresse en France.

Lettre à Nicard ; 22 août 1851
Constantinople 22 août 1851
Mon cher Mr Nicard[1]
Je suis vraiment honteux de ne pas avoir répondu plus tôt à votre dernière lettre. Excusez-moi je vous en prie. Elle m’est arrivée à Jérusalem lorsque je me disposais à venir ici et les embarras du voyage, les contrariétés m’ont fait momentanément oublier que je vous devais une réponse. Hier le hasard a fait tomber sous mes yeux votre lettre que j’avais apporté avec moi pour y répondre et je profite du premier paquebot pour m’acquitter de mon devoir.
Et d’abord vous avez bien raison de compter sur ma souscription pour la gravure du portrait de notre maitre ; prenez chez mon banquier Mr Flury-Hérard (371 rue St Honoré) 50 ou 100 fr. selon le besoin. Montrez-lui le passage de cette lettre pour qu’il vous remette la somme.
Quant à l’ouvrage de Ninive demandez à Duprat les dernières livraisons, c’est lui qui doit les avoir car je l’ai chargé de les retirer et de les remettre aux personnes auxquelles j’avais donné des exemplaires. Dites-lui de ma part de vous donner les livraisons qui vous manquent s’il ne l’a pas déjà fait.
J’ai parlé à Mr Boré du manuscrit arménien. Je vais lui lire votre lettre pour qu’il sache bien de quoi il s’agit. Comme vous le dites bien, il est plus à même que moi de faire ce que vous désirez car il a de nombreuses relations parmi les Arméniens tandis que je n’en ai aucune. Comme je n’ai pas ici votre première lettre sur ce sujet vous devriez écrire quelques détails à Mr Boré qui est toujours l’excellent homme que vous avez connu et s’empressera de faire tout ce que vous désirez ; il n’a pas oublié que vous avez été élèves ensemble.
Mon affaire des Saints Lieux marche jusqu’à présent aussi bien que possible et j’espère toujours un succès raisonnable. Si nous avions un gouvernement je ne doute pas que le triomphe n’eut été complet mais enfin malgré toutes les chances défavorables je crois que nous regagnerons une partie de ce que nous avons perdus et quand on pense que cela est perdu depuis cent ans nous pouvons nous féliciter du résultat.
Je ne m’étonne pas du tout du choix du successeur de Mr de Blainville. Il était impossible de lui donner un véritable successeur et l’on ne pouvait en avoir qu’une monnaie de bas aloi ; il sera je crois le dernier véritable savant ; en littérature, en sciences comme en politique, en force nationale nous sommes en pleine décadence et quoique vous puissiez dire c’est le résultat inévitable du libéralisme qui nous ronge, car l’effet naturel de ce système est de tout livrer aux parleurs, aux faiseurs, aux charlatans. Plus je vais et plus je suis convaincu que ce que l’on appelle le progrès est la décadence.
[1] Pol Nicard (1805 – 1891) bibliothécaire et historien.

Lettre à D'Abadie ; 5 avril 1852
Beirout 5 avril 1852
Mon cher Mr D’Abadie
J’ai reçu votre lettre du 8 février à Smyrne où je m’étais arrêté quelques jours en revenant ici, ma santé est tout à fait rétablie.
Vous savez sans aucun doute que notre affaire s’est terminée d’une manière honorable pour nous. Nous regagnons quelque chose et il y a bien longtemps que cela n’était arrivé car depuis 1757 nous avons toujours été battus. L’arrangement tacite qui a eu lieu a d’ailleurs le grand avantage de laisser le droit parfaitement intact. En effet nous n’acceptons par cet arrangement, nous avons protesté contre et le gouvernement est le maitre quand il voudra de reprendre à la question, nous avons pris un acompte et nous sommes toujours en mesure de réclamer le reste.
Il reste à faire exécuter à Jérusalem ce qui a été décidé à Constantinople et c’est ce que je vais faire. Comme cette année les trois communions font la Pâques le même jour et qu’on pouvait craindre que les pèlerins grecs ne causassent quelque désordre, on a voulu que j’attendisse jusqu’après la Semaine Sainte pour me rendre à Jérusalem. Je me repose en attendant, et j’achève de rétablir ma santé qui a beaucoup souffert.
Je retrouverai à Jérusalem Mgr Valerga qui n’a pas obtenu à Rome tout ce qu’il désirait mais assez cependant pour rendre les moines furieux en sorte que tout le monde est mécontent. C’est toujours l’effet des demi mesures. Tôt ou tard le Saint Siège sera obligé d’en finir car rien n’est plus fâcheux que ces luttes perpétuelles entre le Patriarche et le seul clergé qu’il puisse avoir.

Lettre à Schefer ; 12 octobre 1853
Jérusalem 12 octobre 1853
Mon cher Scheffer[1]
J’ai reçu votre lettre du 27 et je vous remercie de vos nouvelles. Ce n’est pas gai mais ce qui l’est moins encore est ce que les journaux apportés par le paquebot autrichien nous apprennent. Que la France et l’Angleterre se sont bravement décidées à forcer le Sultan à accepter la note de Vienne sans modification. Cela doit être vrai parce que c’est honteux.
Aujourd’hui je vous parlerai longuement de certaines affaires du pays d’abord parce que ce serait trop long dans une dépêche et puis parce que vous me comprendrez mieux ayant habité Jérusalem. Vous savez qu’ici les habitants des villages sont divisés en plusieurs partis reconnaissant des chefs dont les principaux sont d’une part notre ami Abou Gosh et de l’autre Othman El Leham. Or grâces à la cupidité de mon viril enfant de Pacha ces deux chefs sont en guerre, tout le pays est en armes et je ne sais ce qui va arriver. Le Pacha m’a prié de l’aider à faire la paix et j’y ai consenti mais je crains que s’il arrive malheur il ne rejette la faute sur moi et je vous en préviens d’avance pour que vous sachiez que répondre.
Voici l’origine de la guerre. Depuis longtemps Abou Gosh veut s’établir comme maître à St Jean. Je crois que c’était de votre temps il y avait fait bâtir un petit fort qui avait été démoli par le Pacha du temps lequel profita de la circonstance pour prendre Abou Gosh et l’envoyer à Constantinople d’où il s’est échappé comme vous savez. L’exil ne l’a pas corrigé et il a toujours le yeux sur St Jean. Il y a trois mois il a profité d’une querelle survenue entre les partisans dans ce village et ceux d’El Leham pour s’en emparer par force ; il a chassé ces derniers, a pris leur maison, coupé leurs arbres etc. il y a eu quatre tués, nombreux blessés, le couvent a couru les plus grands dangers.
Il semblerait que notre Pacha aurait dû le punir, le chasser et rétablir dans leurs maisons les malheureuses familles expulsées qui tous les jours venaient crier et pleurer à la porte du couvent et du consulat. Mais Abou Gosh a pour amis la famille d’Omar bey, le Nakib Mohammed Ali, Mohammed Dervish, el Afifi et autres canailles d’effendis que vous connaissez ; il donne de l’argent et a gagné le Divan effendisi et il est en grande faveur et jusqu’à présent El Leham n’a pas pu obtenir qu’on rendit leurs biens et leurs maisons aux Beni Hasam ses partisans. Abou Gosh ne veut évacuer Ain Karem que si on lui donne à lui seul le village de St Philippe (El ouledjé) lequel par ordre d’un prédécesseur de mon Pacha et du consentement des deux chefs Abou Gosh et El Laham avait été abandonné par les deux partis qui ne pouvaient y vivre ensemble. Le Pacha qui est tombé dans l’enfance écoute ses mauvais conseillers et favorise Abou Gosh.
Les deux chefs ont rassemblé leurs partisans, invité les arabes et sont maintenant chacun à la tête d’une armée véritable qui dévore le pays. Tout serait fini au contraire si le Pacha avait dès le principe chassé Abou Gosh de St Jean.
Je ne m’étais dans le principe autant mêlé de tout cela que pour prendre les mesures nécessaires à la défense du couvent de St Jean. Abou Gosh et El Laham étaient seulement venus me voir et je les avais exhortés à la paix mais il y a six semaines le Pacha m’appelle pour me parler de cette affaire : il avait été très effrayé d’une lettre insolente que le consul d’Angleterre lui avait écrite à ce sujet et il me pria de lui dire comment il devait répondre. Ce que je fis, puis il me demanda mes conseils ; je les lui donnai en disant de faire rentrer les habitants de St Jean chez eux et quant à El Ouladjé de maintenir l’accord fait par son prédécesseur, et consenti et signé par les deux chefs. C’était pure justice mais cela ne faisait pas l’affaire des conseillers qui ont reçu la promesse d’une somme d’argent s’ils font donner ce village à Abou Gosh tout seul. Le Pacha avait trouvé que j’avais raison, m’avait tout promis mais à peine avais-je le dos tourné que le Divan effendisi et Mohammed Ali changeaient les idées de ce vieil enfant et c’était toujours à recommencer et en attendant l’affaire s’envenimait de plus en plus. Abou Gosh voulut s’emparer du village de Mellaha (dit des roses par les Francs) parce que les partisans d’El Laham n’avaient plus eu d’eau à boire. St Jean leur était interdit et la [mot ill.] d’El Mellaha étant la seule qui leur restât. El Leham averti plaça [mot ill.] dans ce village et quand Abou Gosh se présenta il reçut une raclée.
Le Pacha ne sachant que faire me pria d’aller voir El Leham et de tacher de faire la paix ; j’y allai et je rapportai au Pacha ses demandes qui étaient toujours les mêmes, l’évacuation de St Jean par Abou Gosh, la restitution de leurs biens aux Beni Hasam, le paiement du prix du sang selon les usages des fellahs etc. Le Pacha consentit à tout cela et rédigea lui-même une convention à faire signer par les deux chefs et il me supplia d’écrire à El Leham pour le faire consentir à signer quoique ce fut, pas exactement ce qu’il désirait. J’écrivis une lettre que j’envoyai au Pacha pour qu’il en prit connaissance, il n’en fut pas content et m’envoya un modèle en me priant de la copier, ce que je fis et je lui envoyai ouverte la lettre telle qu’il la désirait (j’ai gardé le modèle) ; le Pacha voulut que j’envoyasse cette lettre par un de mes cawas pendant qu’il écrirait de son côté ; j’y consentis et mon cawas partit en compagnie de celui du Pacha.
El Leham se fit fort tirer l’oreille pour signer parce qu’il se méfiait des intentions des conseillers du Pacha ; il refusa d’abord ; le Pacha me pria d’écrire de nouveau, j’y consentis et je lui envoyai ma lettre ouverte pour qu’il la lut et l’expédiât lui-même, ce qu’il fit. Enfin El Leham consentit à faire ce qu’on lui demandait et il m’envoya la convention signée en me faisant donner ma parole que je la garderais jusqu’à ce que par l’évacuation de St Jean par Abou Gosh il fut rassuré sur les intentions de ses ennemis. Je gardais donc la convention ; le Pacha désira la voir je la lui envoyai par son Divan effendisi et il me la remit sans difficulté.
Il n’y avait donc plus aucune difficulté, El Leham ayant déclaré qu’il abandonnait El Mellaha, Beit Sefat, Beit Djala et autres villages dès qu’Abou Gosh aurait retiré son monde de St Jean et réinstallé les Beni Hassan dans leurs maisons ; quant au village d’El Ouledjé (St Philippe) d’après le désir du Pacha et la teneur de la convention rédigée par lui-même et signée par les deux parties la possession devait en être laissé au choix d’El Leham. S’il en voulait il y installerait ceux de ses partisans qui habitent le village voisin d’El Bittir et Abou Gosh prendrait pour lui ce dernier. Si El Leham préférait Battir, Abou Gosh prendrait El Oudjelé selon son désir. Pour contenter même le Pacha et ses conseillers je lui avais promis d’employer toute mon influence sur El Leham pour décider celui-ci à se contenter de Bittir et à laisser El Oudjelé à Abou Gosh.
Il ne s’agissait plus que de l’exécution mais il a été de suite évident que les conseillers du Pacha étaient de mauvaise foi et qu’ils voulaient ôter à El Leham ses garanties et le forcer à congédier ses troupes pour le mettre à la merci d’Abou Gosh car jusqu’à présent il n’a pas été question d’obliger celui-ci à évacuer St Jean et à renvoyer ses troupes. Il en résulte qu’El Leham de son côté ne veut pas se dégarnir et voilà où nous en sommes. On a envoyé des bachis bouzouk à ce dernier en lui commandant de lui livrer les Shouné ou petits forts qu’il tient à Mellaha, Beit Djala etc. Il a été obéi immédiatement mais quand il a demandé si Abou Gosh évacuait St Jean ce qui était la première condition de l’arrangement du Pacha comme étant l’origine de tout le mal on lui a répondu qu’Abou Gosh ne l’évacuerait que quand lui El Leham aurait renvoyé tout son monde. En même temps le Pacha m’a fait demander de lui remettre le texte signé de l’arrangement que j’ai entre les mains. Son but est de faire croire qu’El Leham est [mot ill.] et ne veut pas obéir et cependant il a fait de son côté ce qu’on lui a demandé tandis qu’Abou Gosh n’exécute pas les conditions de l’arrangement. J’ai refusé de donner cette prière en répondant que j’aurais promis sur ma parole de ne la livrer que quand Ain Karem sera évacué par Abou Gosh.
Ce matin même le Pacha m’a prié d’écrire encore à El Leham pour lui dire de se retirer et d’envoyer ici les habitants de St Jean expulsés promettant qu’il les enverrait de suite chez eux et qu’Abou Gosh se retirerait immédiatement de ce village. J’ai fait ce que le Pacha désirait et je lui ai remis ma lettre ouverte pour qu’il en prit connaissance. J’ignore si elle aura du succès.
En attendant nous sommes toujours à la veille de voir ces gens-là se battre parce que cet imbécile de Pacha ne veut pas ordonner à Abou Gosh de rendre ce qu’il a pris. Pour vous donner une idée de sa stupide partialité je vous dirai que dernièrement Abou Gosh a envoyé ses gens à Jérusalem pour acheter de la poudre et du plomb. Comme cela est sévèrement défendu par La Porte, ainsi que vous le savez, les marchands ont refusé ; alors mon imbécile a envoyé ses cawas pour dire à ceux-ci de vendre la poudre et le plomb qu’on leur demandait ; les cawas ont assisté à la distribution. Mieux que cela ces jours passés il a eu l’heureuse idée de remettre quatre canons à Abou Gosh pour faire la guerre à El Leham ; les canons allaient partir quand je l’ai su et lui ai vivement représenté l’imprudence qu’il commettait en confiant des canons à un chef des bandits qui les garderait puisqu’il n’y avait pas là de soldats pour les lui reprendre. Heureusement le Pacha a compris que cela était un peu fort ; mais en échange il a donné par écrit à Abou Gosh la permission de lever ses arabes s’engageant lui Pacha à les payer. Ne voilà -t-il pas l’argent du Sultan bien employé.
Notez que malgré tout El Leham est le plus fort et que si je ne le retenais pas en lui promettant qu’on lui rendre justice il aurait déjà battu et chassé Abou Gosh ; jusqu’à présent j’ai pu l’empêcher mais s’il voit qu’on le trompe alors il y aura beaucoup de sang répandu.
Cela vient, mon cher ami, de la faute que La Porte a commise en laissant ici pour gouverneur un vieillard qui n’est pas méchant mais qui est réellement tombé dans l’enfance en sorte qu’il n’a pas de volonté et fait ce qui lui conseillent son Divan effendisi, son chiboukdji, son harem agassi etc. c’est le divan le plus curieux du monde. Quand je vous dis cela ne croyez pas que j’ai aucune animosité personnelle contre ce pauvre homme ; je n’ai jamais eu à me plaindre de lui et nous n’avons eu aucune difficulté ensemble, pas la moindre. Mais réellement si La Porte ne le met pas aux invalides je ne sais ce qui arrivera dans ce pays ci qui vous le savez n’est pas facile à mener. Représentez cela encore et tachez qu’on nous envoie un Pacha coupeur de têtes.
Vous me demanderez pourquoi je vous donne tous ces ennuyeux détails ; c’est que je sais que Mohammed Ali et les autres effendis payés par Abou Gosh se proposent de faire envoyer par le Pacha une mazbata pour constater qu’Abou Gosh est un fidèle sujet, qu’El Leham est un rebelle et que moi je le soutiens ce qui empêche l’autorité locale de le punir. On rejettera sur moi toutes les conséquences de leurs gredineries. J’ai donc voulu vous expliquer cette affaire pour que vous fussiez à même de répondre ; je vous prie de bien remarquer, le cas échéant, que je me suis mêlé de tout cela qu’à la prière du Pacha lui-même ; c’est lui qui m’a supplié d’aller trouver El Leham ; les propositions d’arrangement ont été rédigées par le Pacha lui-même comme il l’entendait et c’est à sa prière réitérée, c’est je puis dire d’après ses supplications au nom de sa barbe, de son enfant etc. ; que j’ai consenti à écrire à El Helam. En écrivant la première fois j’ai copié le modèle rédigé par le Pacha lui-même. Cette lettre et toutes les autres lui ont été remises ouvertes et c’est lui qui les a envoyées. Hier je lui ai déclaré que j’étais las de cette affaire qui ne me regardait pas et que je ne voulais plus m’en mêler et ce matin il est encore revenu à la charge avec ses supplications pour me faire écrire de nouveau. En un mot je n’ai agi que selon son désir et je n’ai fait que ce qu’il m’a demandé de faire. Si ce n’est pas fini depuis longtemps c’est que ses conseillers ne le veulent pas parce qu’ils favorisent Abou Gosh et contre toute attente veulent lui livrer El Ouledjé et St Jean, dont les malheureux habitants depuis quatre mois couchent dans les champs pendant que les partisans d’Abou Gosh logent dans leurs maisons, récoltent leurs moissons et mangent leurs provisions.
Mais quelle sottise d’avoir laissé revenir cet Abou Gosh ; c’est bien l’individu le plus dangereux qu’il y ait dans ce pays ci ; il est mêlé à tout et il n’ y a pas une mauvaise affaire pour le gouvernement dans laquelle il n’entre d’une manière ou une autre. Il est vrai qu’il est revenu sans permission mais depuis son retour on lui a envoyé un firman de pardon et d’oubli. C’est vraiment absurde.
Mr Finn, consul d’Angleterre, vient de me dire qu’on se propose d’écrire une mazbata contre moi et il m’assure que l’intention de ces canailles-là est de dire que je protège les rebelles parce qu’ils m’ont promis de ma laisser bâtir une église latine à Beit Djala. L’histoire est assez bien inventée et il est probable que l’idée a été suggérée par les Grecs. Tout le monde sait que Mgr Valerga a acheté dans ce village une petite maison pour y loger un prêtre et en faire un orphelinat. On se servira peut-être de ce prétexte pour mettre obstacle à ses projets.
On me dit à l’instant qu’Abou Gosh a consenti à retirer ses gens de St Jean et qu’en conséquence El Leham s’est retiré d’El Mellaha. Si cela est vrai ce serait bien près d’être fini ; mais il faut finir car l’heure du courrier est arrivée et je dois fermer ma lettre. Adieu donc mon cher Scheffer. Soyez heureux, écrivez-moi souvent et croyez mi tout à vous de tout mon cœur.
[1] Charles Schefer (1820 – 1898) A ce moment drogman à l’Ambassade de France à Constantinople. MAE/161PAAP.

Lettre à Decaisne ; 17 juin 1854
Jérusalem 17 juin 1854
Mon cher Mr Decaisne
Vous serez sans doute étonné de recevoir d’ici une lettre de votre ancien camarade ; quoique depuis longtemps nous n’ayons plus de rapports ensemble, ne croyez pas pour cela que j’ai oublié le Muséum et que j’ai renié ma mère. Bien loin de là, mais le sort m’a jeté dans une carrière toute différente et les rapports ont été rompus ; mais bien souvent je pense encore à votre beau jardin et à mes hideux squelettes, et à ma petite chambre et à la vôtre qui était toujours mieux tenue que la mienne, ce qui est encore le cas à présent car tout consul que je suis-je n’ai pas changé de nature ; j’aime toujours le désordre et le laisser aller et c’est même pour cela que j’aime l’Orient.
J’ai un petit service à vous demander et je suis sûr que vous me le rendrez s’il est possible, et en échange je vous offre une provision de chapelets et de croix bénites sur le St Sépulcre ; c’est un marché qui peut-être vous conviendra ; voici ce dont il s’agit.
Tout sauvage que je suis j’aime les fleurs et par hasard dans ce pays de pierres et de roches, de ruines et de tombeaux, j’ai un petit jardin que je cultive avec amour et qui dans ce pays fait honneur à la France. Ne pourriez-vous pas par patriotisme, obtenir du Muséum qu’il m’envoyât quelques arbrisseaux, quelques plantes que je pourrais montrer avec vanité. Plusieurs fois j’en ai fait venir de Marseille, mais les marchands ne m’envoient jamais que des rebuts et j’ai pensé à m’adresser à vous en espérant que votre autorité et ma qualité d’enfant du Muséum pourront le déterminer à me faire ce plaisir.
Supposant que cela soit possible il faut que je vous explique ce que je voudrais.
D’abord le climat ici est celui de la Provence (nous sommes à près de 3000 pieds au-dessus de la mer). Le soleil est ardent et le climat très sec pendant l’été parce que dans cette saison il ne pleut jamais. J’ai de l’eau pour arroser mais vous savez mieux que moi que pour certaines plantes cela ne remplace pas l’humidité de l’atmosphère.
Le terrain de mon jardin est calcaire et composé, je le crains, principalement de détritus et de décombres mais les moissons et les plantes de ce pays ci y viennent parfaitement et certains arbrisseaux et plantes d’Europe y prospèrent.
Ces conditions physiques étant données je désirerais avoir une cinquantaine de plantes d’arbrisseaux qui puissent y vivre et y prospérer. Faites bien attention que je ne demande pas des raretés, des choses précieuses ; non pas, mais cependant je voudrais des arbrisseaux ou arbres étrangers, croissant facilement et donnant longtemps et beaucoup de jolies fleurs, belles si vous le voulez et surtout odorantes si c’est possible d’y joindre cette qualité.
J’ai parlé d’arbres parce que dans mon jardin ils donneraient un peu d’ombre pour abriter les fleurs. Si vous pouviez aussi me donner des graines de fleurs dans le même genre j’en serais très heureux car les marchands ne m’en envoient jamais que de communes et de vieilles qui ne poussent pas.
Il me semble que parmi les plantes du Cap et de l’Australie vous pouvez facilement trouver de quoi me contenter. Je ferai ensuite part de tout cela au jardin de Gethsémani et vous gagnerez aussi des indulgences. J’adore aussi les plantes chinoises mais il y en a peu je crois qui ne trouvassent pas le climat de Jérusalem malsain ; il en faut comme je l’ai dit qui ne craignent pas le soleil très ardent et la sécheresse de l’air. Quant au terrain je puis l’améliorer et à tout prendre il ressemble à celui du Jardin des Plantes. Mes chevaux me donnent du fumier en abondance.
Si vous pouvez me faire un envoi il faudrait je crois le faire à l’automne ou même avant pour que les plantes ne risquent pas de rester longtemps en mer faute de pouvoir débarquer à Jaffa par suite de mauvais temps. Mais vous savez mieux que moi l’époque et la manière dont l’emballage doit être fait. On m’en a envoyé les uns dans de petits pots ou avec les racines dans une motte entourée de mousse. Ce sont les premiers qui sont arrivés en meilleur état. Quant à l’expédition rien de plus facile ; vous n’avez qu’à remettre la caisse ou les caisses rue Notre Dame des Victoires à la Compagnie des Messageries Impériales pour être expédiées par le premier paquebot de Marseille à Jaffa (voie d’Alexandrie). En 12 jours ce serait rendu à Jaffa où vous pourriez adresser l’envoi à Mr Philibert, vice-consul de France et agent des paquebots de la Compagnie.
Je n’ai pas besoin de vous dire que je paierai tous les frais et pour cela vous n’auriez qu’à vous adresser à mon banquier Mr Flury-Hérard, 371 rue St Honoré. Je le préviendrai et il remboursera le tout.
En revanche je ne puis guère, comme je vous l’ai dit, vous offrir que des chapelets. Dites-moi si vous en voulez. Avec cela vous pouvez faire des heureux et puis dans ce pays ci je pourrais vous être utile soit pour vos études particulières, soit pour le Muséum, je serais bien heureux de témoigner ma reconnaissance ; indiquez-moi ce que je dois faire. Faites-moi le plaisir de me répondre de suite si vous m’accordez ma demande afin que dans ce cas ou cela ne se pourrait pas, je puisse avoir recours encore cet automne aux marchands.
Ce sont des plantes de pleine terre que je voudrais ; j’ai dit cinquante arbres et arbrisseaux, mais je me contenterai de moins et je me réjouirais de plus. Je laisse ce chiffre à votre disposition

Lettre à Thouvenel ; 24 octobre 1855
Tripoli 24 octobre 1855
Monsieur Thouvenel[1]
J’ai été fort heureux de recevoir votre dépêche officielle car je n’ai rien reçu de Paris et je ne savais si on avait approuvé ce que j’avais dû devoir faire. Votre réponse m’a tiré d’inquiétude pour ce qui vous regarde au moins, car je ne suis pas encore tout à fait tranquille du côté du ministère. Depuis qu’on m’a renvoyé de Jérusalem je n’ai plus de confiance et je m’attends à tout. Je sais déjà que le poste de Tripoli tente diverses personnes bien appuyées et je ne suis pas en sureté.
Tout cela m’attriste, Monsieur, mais vous le dirai-je ? Une chose m’a fait plus de peine que tout le reste ; on m’a écrit que c’était vous qui aviez demandé mon renvoi de Jérusalem. Je n’en crois rien du tout mais la seule idée que cela pût être m’a vivement affligé. Je m’étais figuré que vous aviez pour moi quelque estime, quelque bienveillance ; dans une précédente occasion vous m’avez défendu ; je comptais sur votre appui ; jugez si le soupçon qu’on a voulu faire naitre en moi a dû faire de moi une pénible impression. Je ne connais plus personne au Ministère, personne qui s’intéresse à moi ; n’ayant jamais été intrigant et ayant toujours vécu hors de France je n’y connais presque personne et je n’y ai aucun appui. Je ne suis parvenu où je suis que par la bienveillance de mes chefs et j’aurais perdu cette bienveillance ! Pauvre Botta !
Revenons aux affaires ; j’ai oublié de vous dire dans ma dépêche que tout était tranquille pour le moment. Le camp des Turcs est dans les environs de Jaouia[2] et Ghouma attend dans la montagne ce que fera Othman pacha ; il m’a fait demander ce qu’il devait faire, parce que les Turcs, disait-il, se trouvent dans une telle situation que je puis les attaquer avec tout avantage et en finir avec eux. Dois-je profiter du moment ou faut-il attendre. Vous comprenez, Monsieur, sans que je le dise que je lui ai fait dire de se garder de toute attaque ; encore cette fois je lui ai parlé d’une manière tout à fait conforme à vos instructions.
Mais pourquoi, Monsieur, le gouvernement français suit-il ici une politique précisément contraire à celle qu’elle suit avec persistance à Tunis ? Pourquoi veut-il absolument établir ici l’autorité de La Porte, autorité usurpée en dépit de promesses à nous faites, tandis qu’il repousse fermement cette même autorité à Tunis ? Pourquoi n’a-t-il pas profité de l’occasion au contraire pour rappeler à La Porte son manque de foi et lui demander le rétablissement de l’ancien ordre de choses reconnu par des traités avec toute l’Europe ? J’avoue ne pas comprendre la raison de cette différence et je ne m’étonne pas que mon prédécesseur s’y soit trompé et ait cru bien faire en agissant comme il l’a fait.
Au reste cela ne me regarde pas ; je crois qu’on fait fausse route, que l’on entreprend une œuvre impossible parce les Turcs ne sont ni assez forts ni assez honnêtes pour gouverner ces pays, mais puisque la décision est prise je n’ai plus qu’à exécuter et j’espère prouver dans cette circonstance comme toujours que si je dis franchement ce que je crois vrai je n’en suis pas moins soumis aux instructions que je reçois.
[1] Edouard-Antoine Thouvenel (1818-1866). Lettre particulière à Thouvenel, ambassadeur de France à Constantinople. MAE – 233 PAAP.
[2] Zaouïa : ville côtière située à l’ouest de Tripoli.

Lettre au MAE ; 7 septembre 1856
Tripoli 7 septembre 1856
Monsieur le Ministre
J’ai l’honneur de prévenir Votre Excellence que j’ai communiqué à Othman Pacha la lettre que d’après ses indications j’ai écrite au Cheikh Ghouma et dont je vous ai envoyé copie par le dernier courrier. Le Gouverneur m’a dit être très satisfait du contenu de cette lettre et n’avoir aucun changement à y demander, je la lui ai en conséquence laissée en le priant de la faire parvenir lui-même à son adresse par terre et j’en ai envoyé par mer une copie à Tunis.
Dans le cours de notre conversation j’ai parlé au Pacha de la promesse faite à Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur Fuad Pacha au sujet de Ghouma à Tunis et je lui ai demandé s’il avait reçu quel qu’ordre à ce sujet. Comme il niait avoir rien reçu à cet égard je lui ai répondu que cela me paraissait extraordinaire et je lui ai expliqué les termes mêmes dont s’est servi monsieur l’Ambassadeur dans la dépêche politique dont il m’a envoyé copie. Othman Pacha m’a dit alors qu’effectivement Asmy Bey lui avait écrit ce que je disais ; mais, qu’il n’avait rien reçu de La Porte. Il m’a semblé d’après cela que le Pacha voyait une grande différence entre un simple avis de son fondé de pouvoir et un ordre ministériel.
Je n’ai pas tardé au reste à avoir une nouvelle preuve du peu de bonne foi d’Othman pacha ; il m’avait prié d’écrire et conformément à ses désirs j’ai écrit à Ghouma de choisir pour résidence ou Tunis ou Tripoli ou l’Algérie ; à peine étais-je sorti qu’il a fait appeler l’agent du bey de Tunis et s’est entendu avec lui pour engager ce prince à refuser au Cheikh la permission d’habiter à Tunis. La lettre a été immédiatement envoyée par un courrier spécial. La manière dont ce fait m’est parvenu me permet de le regarder comme certain et me prouve en outre que ma conversation a été le jour même rapportée au consul d’Angleterre.
Je comprends au reste facilement quelle est la raison qui engage le Pacha à agir avec cette duplicité. La Porte ne sera satisfaite et tranquille que lorsqu’elle tiendra le Cheikh Ghouma entre ses mains et à Tunis celui-ci serait à peu près sûr à l’abri de ses poursuites ; il n’est donc pas étonnant qu’Othman pacha tout en offrant ce refuge (sans prendre, il faut le rappeler, aucun engagement par écrit) s’arrange en secret pour le faire refuser par celui qui devrait le donner.
Par la même raison j’hésite à croire que La Porte puisse voir avec plaisir le Cheikh Ghouma se réfugier en Algérie ce serait un lien de plus entre les Arabes et nous et elle aurait à craindre de les voir s’habituer à chercher un asile sous notre domination. Je me trompe peut-être, mais je crois qu’elle cherchera tous les moyens de prévenir ce danger dont l’idée la blesse et l’irrite et est la véritable cause de l’hostilité que ses agents nous témoignent ici.
Pour récompenser Othman pacha de ses services La Porte lui a envoyé un magnifique sabre à poignée enrichie de diamants et d’une valeur plus grande que celle de ces cadeaux en général. La Porte en effet doit des remerciements à son représentant ici car il a obtenu, par la ruse et la mauvaise foi, un succès, qu’il n’aurait pas obtenu par la force, trompé par de fausses promesses Ghouma qui a imprudemment consenti à aller sur la frontière en attendre la réalisation et telle a été la victoire.
Cette brillante récompense doit au reste nous être indifférente ; seulement par son importance relativement au fait lui-même elle prouve la vérité de ce que j’ai été dire ; c’est que la conduite de La Porte dans cette affaire avait un autre but que le but apparent ; c’est qu’elle poursuit le Cheikh Ghouma avec acharnement non pour une révolte insignifiante mais parce qu’il s’est adressé à l’Empereur, c’est là son crime irréversible qu’on ne lui a jamais pardonné et qu’on ne lui pardonnera jamais.
Quant à l’état de la régence il est toujours le même ; la misère est affreuse, le commerce est nul ; le trésor vide ne peut même payer les troupes dont la solde est arrivée de neuf mois et encore moins peut-il s’acquitter envers les négociants auxquels il doit des sommes considérables ; (deux seuls négociants français réclament près de cents mille francs dus depuis huit mois pour des fournitures qui devaient être payées comptant) il ne faut donc pas s’étonner si Othman pacha a recours aux mêmes moyens que son prédécesseur pour se procurer de l’argent. Aujourd’hui même on est venu se plaindre à moi d’une odieuse exaction à laquelle j’aurais peut-être le droit de m’opposer. La famille qui en est victime ayant été prise sous la protection française par un de mes prédécesseurs ; mais j’ai craint les discussions au sujet de ce droit de protection et je me suis abstenu. Je me bornerai à envoyer à son Excellence Monsieur l’Ambassadeur un mémoire sur ce sujet et il jugera s’il lui convient d’intervenir.

Lettre au Baron d'Avril ; 25 avril 1857
Tripoli 25 avril 1857
Mon cher baron
Ceci vous donne une juste idée de la situation à Tripoli ; lisez d’abord ma dépêche commerciale. Nouvelles insolences de nos amis britanniques et pour post-scriptum ajoutez duel entre Mr Dutour et Mr Reade qui malheureusement a été le plus adroit ; pas de morts, blessure légère du champion de la France. Voilà où nous en sommes.
C’est une jolie affaire n’est-ce pas ? Le plus fâcheux c’est qu’il n’y a pas de raison pour que cela finisse ; ces Anglais ont toujours raison, je viens encore d’être sévèrement désapprouvé pour avoir porté la main sur les cachets de Sa Majesté britannique apposés cependant (on en convient) contre tout droit sur une propriété française. Comment veut-on qu’après cela Mr Herman ne se croit pas tout permis ; un de ces jours il viendra fermer le consulat de France et on me blâmera de ne pas avoir tenu la chandelle pour l’aider à y mettre les scellés.
Bref, ce n’est pas amusant et je ne m’étonne pas que des jeunes gens finissent par se faire justice à eux-mêmes.
On ne m’a pas répondu pour la subvention destinée à l’Eglise de Bengazi ; on aura oublié cette affaire ; veuillez demander qu’on me réponde afin que je sache à quoi m’en tenir.
Mr Dutour m’avertit que décidément le navire part et il faut que je finisse sans avoir le temps d’ajouter quelques nouveaux traits d’esprit.

Lettre à Benedetti ; 22 octobre 1858
Tripoli 22 octobre 1858
Mon cher Benedetti
Je suis si malade depuis quelques temps que je n’ai pas eu la force d’écrire officiellement par cette occasion. Je ne sais ce que j’ai mais je vais mal. Soyez assez bon pour m’excuser auprès de son Excellence.
Pendant une quinzaine de jours les Chrétiens et les Juifs ici ont été dans des craintes continuelles après la révolte des troupes dont j’ai rendu compte, le bruit s’est répandu que le jour du Miloud[1], naissance du Prophète (avant-hier) on devait massacrer tous les infidèles. Il y a eu réellement quelque projet de ce genre parmi les musulmans les plus fanatiques et même des menaces publiques ont été faites ; j’en ai dû avertir le Pacha qui à ma demande a fait emprisonner plusieurs individus qui s’étaient permis des propos de ce genre et entre autres un marabout qui invitait les musulmans à suivre l’exemple de leurs frères de Djeddah et à gagner le paradis de la même manière.
Othman pacha n’était pas sans inquiétudes lui-même, mais il faut lui rendre la justice de dire qu’il a pris toutes les mesures possibles pour prévenir un malheur, il a mis sur pied toute la garnison et même les contingents de la banlieue et il a déployé de telles forces que grâces à Dieu il n’y a rien eu du tout et jamais le Miloud n’a été aussi calme. De notre côté mes collègues et moi nous avions averti nos nationaux de se tenir chez eux pour ne pas se rencontrer sur le passage des processions que font les derviches ce jour-là de peur de donner occasion à quelque querelle qui aurait pu avoir des suites.
Tout a été pour le mieux, mais n’importe les Maltais, les Juifs et le consul de Naples ont eu une belle peur ; celui-ci avait fait mettre à pic un navire pour s’y embarquer à la première alerte. J’aurais dû rapporter tout cela officiellement mais je le répète, je suis hors d’état de le faire. La même raison m’empêche d’accompagner d’une dépêche le renseignement ci-joint. Peu importe au reste puisqu’on m’a répondu que Ghât est sans intérêt pour nous. Je n’en devais pas moins donner cet avis aux chefs à en faire le cas qu’ils voudront. Je vous en prie encore ; excusez-moi auprès du ministre, je suis à bout de forces.
Mr Lequeux est de retour, il m’a dit combien vous avez été bon pour lui et je vous en remercie bien. Pas de peste ici ; mais à Bengazi et environ elle continue quoique moins grave.
[1] Al-Mawlid

Lettre au MAE ; 22 mai 1859
Tripoli 22 mai 1859
Monsieur le Ministre
Il n’appartient pas à un agent inférieur comme je le suis de s’ingérer dans les affaires politiques, mais la situation particulière de ce consulat, privé de tout moyen de communication prompte et directe avec l’Europe, me force à demander d’avance des instructions sur la conduite que je devrais tenir en présence de certaines éventualités qui sont possibles sinon probables. Si elles avaient lieu il pourrait se passer plusieurs mois avant que je ne reçusse vos ordres et les inconvénients qui en résulteraient sont tels qu’il est nécessaire de vous demander d’avance des instructions propres à régler ma conduite.
L’état de l’Empire ottoman est tel que l’on peut très bien prévoir le cas où des révolutions intérieures conduiraient la Turquie à prendre part contre la France à la guerre qui parait sur le point de s’engager. Si cela arrivait, Monsieur le Ministre, les agents français établis dans les possessions ottomanes seraient rappelés et ce sont les conséquences de ce rappel qui m’obligent à vous demander d’avance comment je devrais régler certaines choses.
D’abord, Monsieur le Ministre, à qui devrais-je remettre la protection des intérêts français dans la Régence ? C’est à vous qu’il appartient de le décider, mais, si je puis exprimer une opinion il me semble qu’on ne peut mieux les confier qu’au consul général d’Espagne, Monsieur Ortiz de Zugasli qui deux fois a été chargé du consulat dans des circonstances très délicates ; il l’a géré à la satisfaction du Gouvernement qui lui en donné la preuve en lui accordant la croix d’officier de la Légion d’Honneur. Monsieur Ortiz est l’homme le plus honorable qu’il y ait ici, ses sentiments pour nous ont déjà été éprouvés et ce serait lui faire injure que de s’adresser à un autre qu’à lui. Après lui d’ailleurs il n’y a à Tripoli de consul sérieux que celui d’Angleterre et Votre Excellence croira sans doute qu’il n’est pas prudent de confier les intérêts de la France à un agent anglais dans un pays qui touche l’Algérie, surtout lorsque cet agent est un homme du caractère de Monsieur Herman.
Comment devrais-je disposer de la maison consulaire ? Elle n’appartient pas, il est vrai, en toute propriété au gouvernement français, mais il en a la jouissance indéfinie sans qu’on puisse à tout jamais l’en expulser ; il y a fait de grandes dépenses, le consulat de France y est établi depuis un temps immémorial ; c’est la maison la plus convenable de Tripoli et si on l’abandonnait il ne serait pas possible d’en trouver une autre aussi propre à sa destination. Je crois donc nécessaire de la conserver, car si on cessait de payer le loyer on perdrait tout droit au bail perpétuel qui constitue pour nous presque une propriété réelle. Ce loyer est d’ailleurs une charge légère, puisque tel qu’il a été fixé anciennement sans pouvoir jamais être augmenté il ne monte pas aujourd’hui à 500 francs par an.
Que devrais-je faire à l’égard des cawas, monsieur le Ministre ? Il y en a deux à la retraite ; on ne peut leur retirer ce qu’ils reçoivent pour leurs anciens services quoiqu’ils soient aujourd’hui hors d’état d’en rendre aucuns. Il y en a trois autres tellement compromis dans les affaires de Ghouma du temps de mon prédécesseur qu’on ne pourrait sans danger pour eux et sans honte pour nous les laisser à la merci du Gouvernement turc. Je crois qu’il faudrait laisser la pension à ceux qui en jouissent et conserver les trois cawas compromis à la solde du Gouvernement français ; l’un servirait de gardiens pour le Consulat afin d’empêcher qu’on n’y commit des dégâts et des vols, les autres seraient à la disposition du consul qui resterait chargé des intérêts français ;
Enfin, Monsieur le Ministre, et ceci est le point le plus grave, nous avons ici près de quinze cents algériens, sujets français, en y comprenant leurs femmes et leurs enfants ; beaucoup sont compromis vis-à-vis de l’autorité locale, tous sont mal vus des Turcs et quelle que fut la bonne volonté du consul chargé de nos intérêts il ne pourrait les protéger avec la même efficacité que nous. Sans ressources, vivants de leur travail journalier, ils ne pourraient subvenir eux-mêmes aux frais d’un rapatriement. J’ose prier Votre Excellence de vouloir bien me faire connaitre ses intentions à cet égard ; veut-elle, le cas échéant, me permettre d’affréter un ou plusieurs navires pour transporter ces algériens dans leur pays ? Comme ils serait bien possible qu’on ne trouvât pas ici de navires neutres disponibles Votre Excellence veut-elle m’autoriser à former une caravane qui se rendrait par terre sur le territoire de Tunis et que j’accompagnerais avec le personnel du consulat ? De Tunis il serait facile par les correspondances ordinaires de passer dans nos possessions d’Afrique. Votre Excellence veut-elle m’accorder la liberté de choisir entre les voies de terre et de mer celle qui serait la plus sure et la moins dispendieuse ? si elle jugeait à propos elle pourrait peut-être s’entendre à ce sujet avec le Ministère de l’Algérie et des Colonies pour que les frais ne restent pas tous à la charge de Département des affaires étrangères.
Quoique rien à présent ne fasse prévoir une rupture avec la Turquie, elle est possible et il pourrait arriver que l’autorité locale ne reçut l’avis de Constantinople avant que je ne reçusse moi-même vos ordres.[1]
[1] Annotation du ministre : « M. Botta me parait prévoir les malheurs de bien loin ! »

1860 - 1869
Lettre au MAE ; 4 juillet 1860
Tripoli 4 juillet 1860
Monsieur le Ministre
Désirant éviter les inconvénients que pourraient produire de faux rapports, je dois vous rendre compte d’un fait qui vient de se passer ici et de la conduite que j’ai cru devoir tenir à cette occasion.
La traite des nègres continue ici clandestinement et quelques fois même avec la connivence des autorités turques. De temps en temps il arrive, il est vrai, qu’à la demande du consulat anglais lequel exerce à cet égard une stricte surveillance, le Pacha saisit quelques nègres que l’on veut embarquer en secret pour d’autres parties de l’Empire Ottoman mais le résultat est le même : on donne soi-disant la liberté à ces esclaves, on leur délivre une attestation du Cadi certifiant qu’ils sont libres, puis on les expédie au dehors comme domestiques, comme marins, ou même comme recrues destinées à d’autres régiments ; une fois à bord on leur reprend leur acte de liberté, ce qui en général leur est tout à fait indifférent, puis on les porte à Constantinople ou ils sont remis à de grands personnages qui continuent à leur égard la même genre de comédie. Pour les pachas expéditeurs c’est un moyen de capter la bienveillance de ceux desquels dépend la conservation de leur place. Après cette explication j’arrive au fait que je veux rapporter à Votre Excellence.
Il y a peu de jours on a averti Yzzet Pacha qu’on allait embarquer la nuit un certain nombre de négresses ; il les fit saisir aussitôt, très heureux de mettre la main sur une pareille proie et espérant bien en tirer profit ; mais parmi ces négresses il y en avait sept qui appartenaient à un algérien, protégé français, laisser ces femmes à la disposition du Pacha c’était les maintenir dans l’esclavage ; je les ai donc réclamées comme propriété française et je les ai fait conduire au consulat. D’un autre côté la traite étant défendue par nos lois je ne pouvais rendre ces malheureuses créatures à leur ancien maître, en conséquence je les ai fait conduire chez le cadi par le chancelier du consulat qui leur a fait délivrer leur acte de liberté et nous les avons placées comme domestiques chez des personnes sures qui étant sous ma juridiction sont responsables vis-à-vis de moi, deux d’entre elles même ont déjà été mariées. J’ai en outre pris la précaution de ne pas leur remettre leur certificat de liberté, mais seulement des copies authentiques en cherchant à leur faire bien comprendre l’importance de ces pièces pour elles ; enfin j’ai pris ces négresses sous la protection française et je les ai mises ainsi à l’abri de toute ruse et de toute violence.
Quant à l’algérien qui avait voulu les embarquer j’ai pensé qu’il était assez puni par la perte très forte qu’il a faite, car il perd non seulement le prix des esclaves, mais en outre il a dû payer une somme considérable au capitaine du navire qui devait les embarquer. Le contrat en effet était rédigé de telle manière que ce capitaine a pu arguer de sa bonne foi et réclamer le montant du nolisement de son navire, le contrat ne faisant nulle mention de nègres, mais simplement de passagers à transporter. Le tribunal de commerce de Tripoli l’a ainsi jugé. Il m’a semblé que cette sorte d’amende était suffisante comme punition, et je n’en ai pas infligé d’autre à cet algérien ; mais je l’ai averti que s’il récidivait je ne serais pas aussi indulgent. La leçon n’en a pas moins été bonne pour lui et pour ceux de nos protégés qui seraient tentés de se livrer à ce commerce. J’ose espérer, Monsieur le Ministre, que Votre Excellence voudra bien approuver ma conduite.

Lettre au Baron d'Avril ; 18 juin 1861
Tripoli 18 juin 1861
Mon cher Baron
Il y a bien longtemps que vous ne m’écrivez plus et cela est mal, très mal même. Pour vous montrer que je n’ai pas de rancune je veux vous procurer un divertissement : lisez ce que j’envoie aujourd’hui à la politique, ma correspondance avec le terrible Mr Herman au sujet du Baron de Kraft ; cela vous amusera.
Il y a barons et barons, mon cher baron ; je suis bien loin d’être démocrate et je respecte infiniment les nobles qui se conduisent noblement mais je ne puis admettre qu’un mauvais baron prussien se donne les airs d’insulter et de menacer un français ; celui-ci a traité le noble prussien de polichinelle et d’arlequin et il a d’autant mieux fait que ces épithètes s’appliquent admirablement au personnage. Enfin voilà encore une grosse affaire avec la perfide Albion, mais concevez-vous que Mr Herman renvoie à son gouvernement une discussion aussi ridicule. J’espère que vous me défendrez.
Du reste rien de nouveau à Tripoli ; nous y vivons comme des huitres. Je vous ai dit du mal du nouveau consul sarde Mr Ausaldi, il a tous les défauts dont je vous ai parlé, c’est un vrai marseillais de la Cannebière, mais au fond c’est un excellent homme ; nous l’aimons beaucoup et il fait notre bonheur par sa naïveté ; n’ayant jamais rien vu que la route de Marseille à Bandol et de Bandol à Marseille il ne connait rien du monde et encore moins de l’Orient, et il a l’admirable étonnement quand il voit ou entend les énormités qui se commettent journellement ici dans tous les genres, mais enfin, dit-il, comment est-ce possible ? Mais ce sont des abus que ces choses-là. Il vit comme dans un rêve mais je vous le répète c’est un bien brave homme. Et vous comment allez-vous ? Et mon haut et puissant Directeur ? Se gonfle-t-il bien dans son fauteuil directorial, le monstre ! Quand je pense que c’est sur son témoignage que l’on a aboli l’échelle mobile, comme il sait faire sa cour, et tourner ses voiles du côté où le vent souffle ; sic itur ad astra[1].
[1] Ainsi atteint-on les astres.

Lettre à Decaisne ; 12 novembre 1862
Tripoli 12 novembre 1862
Mon cher Mr Decaisne
Il y a déjà quelque temps qu’abusant de votre complaisance je vous ai demandé quelques graines dont je pusse être sûr et je n’ai encore rien reçu. Faites-moi l’amitié de me dire si vous ne pouvez pas m’en envoyer afin qu’en cas d’empêchement je puisse m’adresser ailleurs ; mais dans ce cas je vous serais bien obligé de me dire à qui je pourrais m’adresser en sureté.
Je vous dirais encore que je n’ai pas besoin de beaucoup de semences de fleurs ; je voudrais seulement être sûr qu’elles soient bonnes et c’est pour cela que je me suis adressé à vous. Pas de raretés, c’est inutile. De jolies fleurs et odorantes voilà tout.
Parmi les plantes de votre dernier envoi il y en a deux, monocotylédones, qui sont venues sans étiquette ; il y en une qui pousse avec rapidité et qui lance de la tige des pousses ou rejetons qui ont déjà un mètre de long ; j’en suis ; j’en suis embarrassé ne sachant pas ce que c’est, ni comment il faut s’en servir. Pourriez-vous m’en dire le nom, de quelle manière faut-il la cultiver ? dois-je la soutenir et relever les jets qui en partent de tout côté ou faut-il les laisser s’enraciner comme cela parait être leur idée. Cette plante est articulée et a des feuilles engainantes au sommet comme celles d’un jeune plan de maïs ; mais le reste de la tige est nu et émet des pousses, des articulations jusqu’à présent pas de fleurs.
Faites-moi le plaisir de me dire le nom de l’arbrisseau dont je vous envoie ci-joint un échantillon, il fait des grappes de fruits jaunes. J’en ai un autre dont les fleurs et les fruits sont exactement les mêmes ; amis dont les feuilles sont différentes et qui d’ailleurs est épineux, tandis que l’autre ne l’est pas. Je joins une feuille de celui-ci., elle est dentelée.

Lettre au MAE ; 10 août 1863
Tripoli 10 août 1863
Monsieur le Ministre
Lorsque les régences Barbaresques étaient indépendantes elles entretenaient les unes chez les autres des espèces d’agents ou consuls (Oukils) chargés de défendre les intérêts de leurs nationaux. Depuis que les Turcs se sont emparés de Tripoli le Bey de Tunis a continué à avoir ici un de ces agents qui avec l’appui de mes prédécesseurs, et le mien même au commencement avait pu jusqu’à présent faire écouter ses réclamations. Actuellement il n’en est plus de même et l’autorité ici refuse d’admettre les demandes du Oukil et veut assimiler tous les Tunisiens aux autres rayas, c’est ce qui a donné lieu à la pétition que m’a adressée l’Oukil actuel et dont j’ai l’honneur de transmettre la traduction à Votre Excellence. Voici ce dont il s’agit dans ce cas spécial : jusqu’à présent les Tunisiens ont payé au gouvernement local de Tripoli les contributions foncières pour les immeubles qu’ils peuvent posséder ; mais ils ont toujours été exempts de certaines taxes personnelles que paient les habitants de la Menehié ou banlieue de la ville. Cette année pour la première fois on a voulu les soumettre à ces taxes ; ils ont refusé de payer et le Oukil s’est adressé au consulat de France pour en demander l’appui.
Je ne sais pas, Monsieur le Ministre, et je n’ai pas le droit de savoir comment le gouvernement de Sa Majesté considère la Régence de Tunis, ni jusqu’à quel point il est disposé à en soutenir l’indépendance vis-à-vis de La Porte ; la prudence me défend donc d’agir dans ces sortes d’affaires comme s’il s’agissait de véritables protégés et j’ai été forcé de faire une réponse évasive ; bien sûr que Mahmoud pacha ne voudrait pas admettre mon intervention je n’ai pas voulu lui en parler (car il est toujours fâcheux de s’exposer à un refus certain et j’ai répondu à l’agent tunisien de payer cette année sous protestation ce qu’on exigeait de ses compatriotes et que j’en référerais à Votre Excellence pour en obtenir des instructions positives. Veuillez donc, Monsieur le Ministre, me faire savoir quelle conduite je dois suivre à l’égard des Tunisiens dans leurs conflits avec l’autorité locale afin que je ne sois pas exposé à aller plus loin que Votre Excellence ne le voudrait ; dois-je abandonner tout à fait une prérogative, une coutume, si l’on veut, dont mes prédécesseurs et moi-même nous avons joui jusqu’à présent ce qui serait fâcheux ? dois-je me borner à des démarches officieuses que je sais devoir être inutiles ? si je puis agir officiellement dans quelle mesure dois-je le faire ? la réponse à ces questions dépend de la manière dont Votre Excellence envisage la position de la Régence de Tunis.
Les doutes relativement à mon action consulaire en faveur des Tunisiens ne peuvent être résolus que par une entente à Constantinople ; mais à part ce qui regarde la position particulière du consul de France ici je crois que La Porte ou ses agents ont tort, par amour propre, de blesser inutilement le Bey de Tunis et de faire ainsi naitre des questions délicates qui peuvent avoir des conséquences graves ; au contraire il me semble que le gouvernement turc devrait par prudence laisser les choses où elles sont depuis un temps immémorial. C’est sous ce point de vue qu’il serait peut-être bon de présenter la question à La Porte et sans y mêler les idées de protection étrangère et d’indépendance de la Tunisie on obtiendrait probablement des Turcs qu’ils laissassent les Tunisiens jouir de leurs anciens privilèges.
Si vous approuviez ma manière de voir, Monsieur le Ministre, vous pourriez donner vos instructions dans ce sens à Son Excellence Monsieur le Marquis de Moustier ; en attendant votre décision je lui envoie copie de cette dépêche pour qu’il puisse, s’il le juge à propos vous exprimer son opinion. J’en envoie aussi une copie à Monsieur le consul général de Tunis.

Lettre au Baron d'Avril ; 4 octobre 1864
Tripoli 4 octobre 1864
Mon cher Baron
Je suis bien en retard avec vous et j’en dis humblement mon mea culpa ; je n’ai pas d’autre excuse que ma paresse et l’impossibilité de trouver quelque chose à vous dire.
J’avais cependant oublié une chose importante et méritait une plus prompte réponse : vous me demandiez comment vous deviez vous y prendre pour me faire parvenir une de vos nouvelles élucubrations c’est bien facile ; vous n’avez qu’à faire ce que vous avez fait pour les autres les remettre à mon libraire et ami Benjamin Duprat qui est aussi je crois votre éditeur j’attends donc l’envoi et soyez sûr que je lirais avec bien de l’intérêt ce que vous m’enverrez.
Avez-vous lu l’ouvrage de Mr de Gobineau sur les inscriptions cunéiformes ? Il a eu l’attention de me l’envoyer et j’ai failli en perdre ma pauvre tête. Je ne crois pas du tout à ses interprétations, mais ce n’en est pas moins très intéressant et il y a beaucoup de vrai dans ce qu’il dit de la Cabale, à laquelle je crois fermement ainsi qu’au diable. Il y avait de mon temps à Jérusalem un prêtre français auprès de Mgr Valerga qui s’occupait beaucoup de cette science et vous ne pouvez pas vous figurer tout ce qu’il tirait de ses calculs cabalistiques. Vous n’aviez qu’à lui donner un mot quelconque de la Bible et immédiatement à l’aide de formules il vous montrait que c’était le nom de Jésus. Soyez sûr qu’il y a bien des mystères dans les mots et dans les nombres.
Pour l’amour de moi n’allez pas raconter dans les bureaux ce que je viens de vous dire, on me croira fou ; mais faites-en votre profit.

Lettre à Gobineau ; 16 janvier 1865
Tripoli 16 janvier 1865
Monsieur le Comte
J’ai reçu la réponse dont vous m’avez honoré et je suis fâché que vous vous soyez donné tant de peines pour me réfuter ; si vous saviez les peu de cas que je fais de mes opinions, si vous pouviez vous douter de l’éloignement que je ressens aujourd’hui pour Ninive et ses inscriptions vous n’auriez attaché aucune importance à mes critiques. Que ce que je vous ai dit ne vous trouble pas et croyez que si je vous ai parlé comme je l’ai fait c’était uniquement pour vous prouver que j’avais lu votre travail. Je n’essaierai pas de répliquer à vos arguments, il y faudrait des volumes et de plus, ce serait complétement inutile. Vous avez trop d’esprit et trop d’expérience pour ignore qu’il n’est pas donné à un homme d’en convaincre un autre ; le bon Dieu seul peut faire ce miracle et donner la foi ; nous entrerions donc dans une discussion interminable au bout de laquelle nous resterions chacun dans notre opinion, si même nous n’étions brouillés à mort. Franchement, n’est-ce pas la règle ?
Un mot seulement sur un point accessoire qui n’a aucun rapport avec l’interprétation des cunéiformes. Vous critiquez mon opinion sur le caractère antique des constructions de Ninive ; vous dites qu’elles sont toutes différentes de celle de Babylone et que toutes les constructions vraiment antiques sont en pierres polygonales. Je ne puis admettre ces arguments ; il y a à Ninive, comme à Babylone des bâtisses en pierre, en briques cuites cimentées avec du bitume et en briques séchées, à ciment de limon. La seule différence est que les Ninivites ayant sous la main une pierre facile à travailler en ont fait un plus grand usage, tandis que les Babyloniens ont plus employé le bitume qui était plus à leur portée. Quant à votre argument sur les constructions cyclopéennes, il exclurait de l’antiquité tous les monuments égyptiens, les plus anciens de Rome, et le Parthénon lui-même que vous avez sous les yeux et qui peut-être bien beau, on le dit, mais qui me parait très embêtante. Il faut évidemment que je ne vous ai pas compris.
Ce qui est incontestablement d’un grand intérêt dans votre ouvrage, c’est ce que vous dites du caractère et de la philosophie des orientaux. Là-dessus ce n’est pas moi qui vous contredirai, car c’est selon moi l’exacte vérité et il serait bien à désirer que nos gouverneurs algériens en fussent aussi convaincus que moi ; ils ne feraient pas autant de sottises avec les Arabes.
Avant votre arrivée à Athènes j’ai écrit à la légation une dépêche au sujet d’un Monsieur Cocchimidi qui est venu ici se disant Hellène et consul de Grèce, quoiqu’il soit positivement raya. Je n’ai jamais reçu de réponse et cependant il serait nécessaire pour moi de savoir ce que pense le gouvernement grec sur cette affaire. Veuillez me le faire savoir pour régler ma conduite ici.
Adieu, Monsieur le Comte, nous nous verrons peut-être un jour et alors nous pourrons discuter avec espoir de nous entendre. En attendant je vous prie encore de n’attacher aucune importance à ce que j’ai dit et d’agréer …

Lettre au MAE ; 4 mars 1866
Tripoli 4 mars 1866
Monsieur le Directeur[1]
Je viens de recevoir la dépêche par laquelle on m’annonce que vous avez voulu accorder une gratification de 500 fr. à Mr Gauthier et je ne perds pas un moment pour vous en remercier. Sans doute c’est un bien petit soulagement, mais c’est une nouvelle preuve de votre bienveillance pour nous et c’est là ce qui nous est précieux et mérite notre reconnaissance. Croyez qu’elle est bien vive et bien sincère.
Je ne vous tiens pas quitte, cependant, Monsieur le Directeur et pour vous fournir une nouvelle occasion de nous être utile. Je reviendrai à la charge en temps et lieu. J’espère que l’année prochaine vous trouverez les moyens de me contenter tout à fait en portant le traitement du chancelier de ce consulat général au même taux que celui des autres. Croyez le bien, Monsieur, c’est devenu une nécessité tant la vie ici renchérit journellement. Je ne veux pas entrer dans les détails et je me bornerai à vous dire qu’avec son traitement actuel M. Gauthier ne peut pas manger de la viande tous les jours et que moi-même j’ai dû réduire mon ordinaire.
C’est par cette raison que confiant en votre bonté je renouvellerai ma demande avec l’espoir que vous voudrez bien l’accueillir favorablement, et que vous parviendrez à obtenir de S.E. Monsieur le Ministre qu’il insère dans son budget cette petite augmentation.
[1] Charles Herbet, directeur de la Division des consulats.

Lettre au Baron d'Avril ; 30 mai 1867
Tripoli 30 mai 1867
Mon cher Baron
Que devenez-vous ? Pourquoi ne nous donnez-vous pas de vos dernières nouvelles ? Je vous ai écrit une belle lettre du jour de l’an et vous ne m’avez pas répondu. Est-ce que depuis que vous êtes diplomate vous en êtes venu à mépriser les consuls généraux les mêmes qui vous envoient des compliments aussi bien tournés que les miens ? Allons, laissez l’orgueil de côté et écrivez-moi. Dites-nous comment vous allez, comment vont Madame et les petits.
Nous allons tous passablement sauf ma vue qui s’affaiblit de plus en plus ; aussi je ne pense plus qu’à la retraite. Pour moi c’est facile, mais mon ami Lequeux voudrait bien m’y suivre et c’est difficile. Il a bien le temps de service nécessaire mais il n’a pas l’âge voulu par la loi (quelle loi inique !) ; son seul moyen serait de se faire mettre en disponibilité. Le lui accordera-t-on ? Si nous avions de gros bonnets protecteurs on trouverait bien moyen de nous satisfaire. Hélas ! nous sommes petits et nous n’avons pour nous recommander que nos vertus, cela n’a plus cours aujourd’hui les banquistes seuls de tout genre sont en faveur aujourd’hui. L’antéchrist est proche, croyez-moi et je crois l’avoir reconnu.
Resterez-vous longtemps encore dans vos principautés ? C’est que je voudrais bien vous retrouver à Paris quand j’y passerai dans un an pour aller dans mon nid ; une fois que j’y serai chaudement installé Paris aura peu de chances de me revoir.

AMBASSADE de France à Constantinople |
AUPICK Jacques (1789 – 1857) ministre plénipotentiaire de France à Constantinople de 1848 à 1851. |
AFFIF BEY : commissaire de la Sublime Porte à Jérusalem. |
AVRIL Adolphe d’ (1822-1904) diplomate, écrivain et ami de Botta. |
BENEDETTI Vincent (1817-1900) diplomate, directeur au Ministère des affaires étrangères. |
BLAINVILLE Ducrotay de (1777-1850) zoologiste. |
BOUREE Prosper (1811-1886) diplomate. |
BOTTA Carlo (1766 – 1837) historien, père de Paul-Emile Botta. |
BOTTA Cincinnatus (1804-1851) frère de Paul Emile et capitaine de l’armée française. |
BOURQUENNEY François-Adolphe (1799-1869) ambassadeur à Constantinople de 1841 à 1851. |
BURNOUF Eugène (1801-1852) linguiste et fondateur de la Société Asiatique. |
BURNOUF Madame, épouse d’Eugène Burnouf. |
CHEIKH AHMED, Tripoli. |
CORDIER Louis (1777-1861) géologue, directeur du Muséum et fondateur de la galerie de géologie. |
D’ABADIE Antoine Thompson (1810-1897) voyageur, géographe, linguiste, membre de le l’Académie des Sciences. |
DECAISNE Joseph (1807-1882) botaniste. |
DISRAELI Benjamin (1804 – 1881) écrivain, homme politique anglais. |
DROVETTI Bernardino (1776 – 1852) consul de France en Egypte et collectionneur. |
DROVETTI Georges, fils du précédent et attaché au consulat d’Alexandrie. |
DUCHATEL Tanneguy (1803-1867). Ministre de l’Intérieur. |
DUCHESNE DE BELLECOURT Gustave (1817-1881) consul à Tunis 1865 – 1867. |
GHOUMA el Mahmoudi, chef rebelle dans la Régence de Tripoli. |
GIDE Casimir (1804 – 1868) compositeur, libraire, éditeur de Monuments de Ninive. |
HERMAN Colonel G.F. , consul d’Angleterre à Tripoli de 1853 à 1865. |
JOMARD Edme François (1777 – 1862) ingénieur-géographe, co-fondateur de la Société de Géographie. |
LAVALETTE Charles (1806-1881) ambassadeur à Constantinople – 1860-1861. |
LAYARD Austen-Henry ( 1817-1894) |
LESPARDA (1806-1854) consul de France à Beyrouth. |
LETRONNE Jean-Antoine (1787-1848) philologue, épigraphiste. |
LEVAVASSEUR Charles (1804-1094) industriel, député et ami d’enfance de Botta. |
LONGPERIER Adrien (1816 – 1882) numismate, conservateur au Louvre. |
MINISTERE des Affaires étrangères – Division politique. |
MINISTERE des Affaires étrangères – Division commerciale. |
MOHL Jules (1800 – 1876) orientaliste. |
MOHL Madame, épouse de Jules Mohl. |
MOUSTIER Léonel de (1817 -1869) ambassadeur à Constantinople (1861 – 1866) ministre des AE 1866 – 1868. |
NICARD Pol (1805 – 1891) bibliothécaire et historien. |
RANDON MARECHAL (1795-1871) gouverneur d’Algérie de 1851 à 1858. |
RECULOT Edmé de (1815-1891) diplomate et ami et de Botta. |
REQUIEN Esprit (1788 – 1851) naturaliste à Avignon. |
ROCHES Léon (1809-1900) consul de France à Tunis depuis 1855, auparavant à Tripoli. |
ROSSELMINI GUALANDI, famille de Pise, amis de Botta. |
SAULCY Félicien (1807-1880) archéologue. |
SHERIF PACHA, gouverneur de Mossoul. |
THOUVENEL Edouard (1810-1868) Directeur politique, ambassadeur à Constantinople, ministre des Affaires étrangères. |
WALKENAER Charles (1771- 1852) secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. |